Paoli: l’Afghanistan, idéal pour un trafic de grande ampleur
posté le 4 juillet 2011 |
catégorie Afghanistan, albanie, benelux, Enquête, Iran, Journal, serbie, Turquie
Letizia Paoli, chercheuse à l’université de Leuven (KUL), spécialisée dans le crime organisé, vous avez publié aux côtés de Victoria Greenfield et Peter Reuter le livre “The World Heroin Market. Can Supply be cut?” (Oxford University Press, 2009). Tout au long de l’enquête que nous publions cette semaine en version papier dans “Le Soir”, vous serez notre experte sur l’économie de l’héroïne. D’abord, dans quelle mesure pensez-vous que les chiffres de l’ONUDC soient fiables ?
Les chiffres des relevés de terrain (surveys) sur la capacité de production et les terres consacrées au pavot sont les meilleurs dont nous disposions. Ces chiffres semblent produits selon une procédure fiable. C’est autre chose lorsqu’il s’agit des saisies, des routes, des indices de trafic : là, ces chiffres sont moins fiables, ne fut-ce que parce qu’ils sont envoyés par des acteurs gouvernementaux. Puis ils ne sont pas toujours utilisables: on parle de saisies d’un tel volume sans les corréler à une pureté. C’est important car, par exemple, si nous tentons d’étudier ce qu’a été l’impact de l’interdiction talibane de l’héroïne (2001), on voit que l’impact sur les prix a été très court, mais l’impact sur la pureté a été plus long et cet impact, lui, a été ressenti jusqu’en Turquie et en Grande-Bretagne. La qualité de ces données là devrait être sérieusement améliorée. Je pense que ce n’est pas impossible, c’est surtout une question de volonté politique.
Dans votre livre, vous évoquez (p. 122) une catégorisation croissante des trafiquants. Comment les organiseriez-vous aujourd’hui ?
Vous avez d’abord les récoltants, qui récoltent le stupéfiant et l’amènent aux bazârs. De là, vous avez de petits trafiquants qui achètent l’opium et le vendent, presque jour après jour, à d’autres trafiquants qui, eux, vont amener leurs achats aux grands bazârs, ceux d’importance régionale. L’une des conséquences paradoxales de la répression accrue est que vous avez de manière accrue des profils distincts de trafiquants. Jusqu’aux années nonante, ceux qui vendaient l’opium étaient simplement des commerçants qui étaient actifs sur les bazârs et étaient par ailleurs importateurs de biens légaux. Mais maintenant, avec la prohibition, vous avez une institutionnalisation du personnage du trafiquant, et cela se fait avec un développement de la présence des laboratoires : la majorité de l’héroïne est désormais raffinée en Afghanistan même. Donc vous voyez aussi émerger le personnage de l’exploitant de laboratoire. Par ailleurs, les petits dealers et petits trafiquants ont largement quitté le commerce car en vertu de l’instabilité du Sud, vous devez disposer de certaines protections (et protections politiques) pour pouvoir mener à bien ce commerce. Ceci signifie que certains grands trafiquants ont émergé, protégés par des politiciens (du gouvernement ou des talibans).
Donc une polarisation accrue légal/illégal, et un besoin accru de protection. Est-ce à dire que nous sommes dans les conditions requises – c’est l’une des thèses de votre livre : il faut un Etat vivant mais pas trop fort (p. 233) – pour avoir un développement important du trafic ?
Il est clair que l’absence de répression a permis les plantations, ce n’est pas nouveau, mais le fait que l’Etat revienne dans le tableau en étant corrompu par la drogue (la drogue représente, non plus 50% mais toujours de 11 à 33% de l’économie afghane), notamment un ministère de l’Intérieur complètement corrompu, cela crée les conditions idéales pour que le trafic de drogue prenne les dimensions d’une entreprise économique à grande échelle.
C’est encore mieux que l’anarchie totale, c’est cela que vous soulignez…
L’anarchie totale n’est effectivement pas une bonne chose pour le crime. Et vous avez une polarisation du pays car dans certaines zones vous devez pouvoir vous appuyer sur les talibans pour faire vos trafics, et dans certaines autres zones, il faudra avoir la protection d’officiels corrompus du gouvernement. Ce sont évidemment les conditions idéales pour un commerce illicite de grande ampleur : si vous avez dans votre poche, par exemple, le frère du président, hein…
C’est donc mieux qu’un Etat faible, c’est cela ?
Oui, un Etat de ce genre stabilise le marché. Jusqu’en juillet 2000, l’héroïne était un bien comme un autre, puisqu’il n’y avait pas de répression : c’était presqu’un bien « légal », il n’y avait pas besoin de corruption. Aujourd’hui, l’Etat afghan commence à combattre le trafic et vous crééez ainsi des incitants à la corruption, et ceux qui sont protégés, par exemple par le frère Karzaï, se portent beaucoup mieux que ceux qui ne le sont pas, et peuvent lancer des trafics à grande échelle.
Page 228, concernant la route des Balkans, vous dites : le degré d’illégalité effective peut aussi affecter la route de trafic. Est-ce que cela signifie que la route des Balkans ne survit que parce que les Etats qui la traversent sont laxistes ?
Non. Le facteur essentiel est la proximité géographique, et il y a des pays prédestinés. Le meilleur exemple, c’est l’Iran qui a été très dur, mais continue à jouer un rôle majeur parce qu’ils sont voisins. Mais l’un des facteurs secondaires est l’application de l’interdiction, qui peut rendre ces pays plus ou moins attirants pour les trafiquants. On a par exemple spéculé sur le fait que le Tadjikistan et d‘autres pays d’Asie pourraient jouer un rôle majeur, parce que les structures d’Etat ont implosé après 1991. Pourtant, on voit que la majeure partie de l’héroïne continue à venir à travers la route des Balkans. Donc la raison première est la proximité géographique, et aussi l’existence préalable de commerce légitime (ce qui permet de cacher les flux illicites).
Vous êtes très prudente : vous dites (p.234) que la légalisation n’est pas la solution.
Le Conseil de Senlys (qui porte un autre nom maitnenant) dit qu’il y a une demande mondiale de morphine et anti-douleurs, et l’Organisation mondiale de la santé (OMS) affirmerait que les pays sous-développés utilisent trop peu d’anti-douleurs. Donc il existerait une niche.Mais en fait il n’y a pas de demande, et même si cette demande devait croître à moyen terme, vous atteindriez un meilleur standard de qualité si l’opiacé licite était produit ailleurs qu’en Afghanistan, dans les pays qui en produisent déjà de manière licite. Donc la proposition du Conseil de Senlys – faire des usines de morphine licite en Afghanistan – est irréaliste. Il s’agit d’usines qui ne tourneraient que quelques semaines par an. Et même si vous rencontriez une demande licite internationale, ceci n’empêcherait de toute façon pas les cultures illicites par ailleurs. Aujourd’hui, les cultures illicites représentent moins de 2 pourcent des terres arables, donc il suffirait d’y consacrer, disons, 4% pour rencontrer à la fois le marché licite… et illicite.
C’est pourquoi les propositions du Conseil de Senlys semblent attractives à première vue mais sont de mauvaises idées.
Mais en ce qui concerne la répression, vous êtes assez pessimiste sur la capacité d’influence politique…
Nous venons à des conclusions très pessimistes sur la capacité de la répression à limiter les flux de trafics. Vous pouvez avoir une baisse de la production locale, mais tant qu’il y a une demande, il y aura une offre. Le régime répressif actuel semble incapable de provoquer une réduction durable et planétaire de l’offre d’opium. Ce n’est pas que la disparition du pavot est impossible – la Thaïlande en est un bon exemple – mais que les moyens de production peuvent toujours se déplacer d’un pays à l’autre. Nous disons que la seule chose que les Etats puissent faire c’est avoir un impact sur la manière don ces entreprsies agissent : ils peuvent décourager la constitution d’enrteprises criminelles à grande échelle, ils peuvent rendre désavantageux l’usage de la violence, ils peuvent réduire le niveau de corruption, ils peuvent réduire les dégâts qui sont infligés à la population (tant par la répression que par les produits).
Vous semblez dire qu’en fait le modèle européen est un bon modèle, équilibré, entre la répression à l’américaine et l’anarchie totale…
Le modèle européen reste trop centré sur la réduction de l’offre. C’est irréaliste : aucun gouvernement et même les gouvernements du monde ne peuvent avoir un réel impact sur les flux.
Donc on devrait travailler sur la demande ?
Exact. On peut travailler sur la demande, travailler sur la qualité de l’offre, mais pas sur le volume de l’offre. Les politiques européennes qui visent à réduire l’offre restent irréalistes. Nous plaidons maintenant pour une approche de réduction des risques non seulement du côté de la demande mais aussi du côté de l’offre. Notre analyse – et celle d’autres académiques – est qu’on devrait viser non pas moins de flux mais moins de violence, moins de corruption, etc.
Selon notre enquête, au moins 85% de l’argent de l’argent de l’héroïne semble rester en Europe. Pensez-vous que nous développons un crime organisé en Europe ?
Je pense pour ma part qu’au moins 70 ou 80 % des revenus de détail de l’héroïne restent auprès des marchés ou remontent au maximum jusqu’en Turquie. Mais je ne sais pas si tout cet argent construit une criminalité organisée vraiment menaçante : je pense qu’il faut un certain contexte pour que se développe une entreprise illicite de grande ampleur. Je ne parle pas de la Turquie, qui est un cas différent. Dans l’UE, vous avez certainement une myriade d’intervenants criminels mais ils ne semblent pas se fédérer en une large organisation criminelle. Vous avez des cliques, des familles, des groupes, mais le large groupe criminel est plutôt une exception, et il aura ces racines dans des pays comme la Turquie, l’Albanie ou le Kosovo qui ont une structure d’Etat faible, avec une application faible de la répression et où il y a une corruption d’une partie de l’appareil d’Etat.
Avez-vous une explication sur l’apparent retrait des Albanais du trafic d’héroïne ?
Je me demande s’il n’y a pas eu une perception erronée du rôle des Albanais dans ces trafics. Dans certains pays, ils ont joué un rôle important: en Italie, en Suisse, là où il y a une large diaspora. Mais je me demande si leur rôle n’a pas été surestimé car d’un point de vue économique, si d’une part l’illicite a tendance à suivre les flux licites, et si la proximité géographique est un facteur important, alors cela n’a pas beaucoup de sens de faire passer l’héroïne via l’Albanie. C’est un pays très reculé, avec une infrastructure très pauvre. C’est plus logique de passer à travers la Serbie. Le seul avantage comparatif des Albanais était le peu de répression.
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