Turquie: des saisies, oui, mais une criminalité tenace

Istanbul – Antalya
Enquête de Delphine Nerbollier

“La Turquie est l’un des pays les plus efficaces au monde dans sa lutte contre le trafic de drogue. Pourquoi l’Union européenne ne saisit-elle pas autant d’héroïne que nous ?» C’est avec un sourire en coin qu’Ahmet Pek dressait ce constat en février devant un parterre d’officiers de police et de préfets. Alors président de l’Office national turc de lutte contre le crime organisé (KOM), il n’a cessé de louer le travail de ses hommes. «La Turquie ne se bat plus comme par le passé, elle agit de manière structurée et sur le long terme. »
Des babas toujours actifs
Avec 16 tonnes d’héroïne saisies en 2010 et de nombreuses têtes tombées depuis 2005, l’heure est à l’autosatisfaction. «Tous les babas dorment en prison» se félicite Ahmet Pek. Rien que ces derniers mois, certains gros poissons tels que Vahdet Das, Abdullah Baybasin et Suat Deniz ont en effet été arrêtés. Abdullah Baybasin par exemple, connu pour avoir maîtrisé 90% du marché britannique de l’héroïne dans les années 1990, a été interpellé en janvier à Istanbul avec 281 kilos de cocaïne, trois mois après sa sortie de prison en Grande Bretagne. «Sans volonté politique forte, ces progrès n’auraient jamais été réalisés», constate Arda Akin, journaliste au quotidien Hürriyet. Steve Coates, de l’Agence britannique de lutte contre le crime organisé (Soca), juge lui aussi ces arrestations efficaces car, selon lui, elles ont réduit l’approvisionnement en héroïne au Royaume Uni.
« Il ne faut pas se leurrer, estime toutefois un agent de liaison européen. Ces barons poursuivent leurs activités via leurs avocats, parents et clans.» En Turquie, le trafic destiné à l’Europe est en effet contrôlé par des réseaux basés sur les liens familiaux et tribaux locaux – la très grande majorité des personnes arrêtées sont de nationalité turque. Dans l’est du pays, la drogue qui arrive d’Iran passe par des clans kurdes qui organisent son transfert jusqu’à Istanbul puis la Bulgarie, avec le plus souvent des connections dans les pays consommateurs. «Le clan Baybasin a réussi à maîtriser la chaîne de A à Z, de la Turquie jusqu’en Europe» constate Firat Alkac, du journal Taraf.
Une réalité kurde
Quid en revanche du PKK (parti des travailleurs du Kurdistan) toujours actif en Turquie et dans le nord de l’Irak? Dans les années 1990, les services de renseignements turcs estimaient que 80% du trafic de drogue était contrôlé en Europe par le PKK. Encore aujourd’hui, Ankara le présente comme le principal acteur du trafic. En avril, Washington a d’ailleurs placé sur sa liste noire cinq nouveaux dirigeants soupçonnés de participer au trafic de drogue. «Le rôle du PKK est un peu exagéré, estime toutefois un commissaire de police sous couvert d’anonymat. Il ne se salit pas les mains directement. Vous ne trouverez jamais d’homme en lien direct avec le PKK lors des arrestations faites sur le sol turc. Mais il est vrai qu’il prélève des taxes aux frontières iraniennes et irakiennes ainsi qu’en Europe.»
Dans les années 1990, la lutte contre le PKK aurait pu faire d’une pierre deux coups en affaiblissant aussi le trafic de drogue. Or ce dernier a été réorienté vers des réseaux incluant mafieux, hommes politiques, membres des forces de l’ordre et des services de renseignement. C’est ce qu’a révélé en 1996 le scandale de Susurluk lorsqu’un chef mafieux, un député et un policier ont trouvé la mort ensemble dans un accident de voiture. « Le but n’était pas de stopper le trafic mais d’en prendre le contrôle », a reconnu en 1996 un membre des forces de l’ordre. Le célèbre baron de la drogue Huseyin Baybasin, avec qui Firat Alkac a entretenu une longue correspondance, confirme avoir eu des liens avec le numéro deux de la Sécurité, Emin Arslan, et le chef des services de renseignements de la gendarmerie, Veli Kucuk, tous deux actuellement poursuivis par la justice.
«A l’époque, le trafic d’héroïne était entre les mains des autorités mais plus maintenant. Il s’est parcellisé et individualisé», explique Firat Alkac. Certains membres des forces de l’ordre sont occasionnellement mis en cause, comme en février avec l’arrestation de deux officiers dont un commissaire stambouliote. « La police fait le ménage dans ses rangs et le montre », note un agent de liaison européen. Au niveau politique en revanche, les affaires de drogue restent de l’ordre des rumeurs. Certes, un neveu du premier ministre Erdogan a été incarcéré pour trafic de stupéfiants, mais les doutes planent sur certaines autres personnalités sans qu’aucune enquête ne soit ouverte.
Argent sale en Irak
La lutte contre le blanchiment d’argent est un autre point faible. «Auparavant l’argent de la drogue était blanchi en Azerbaïdjan et à Chypre Nord, nous explique un commissaire de police. Maintenant, il est plus facile d’investir en Turquie, dans des secteurs en plein développement comme le bâtiment. Le reste est blanchi dans le nord de l’Irak.» Certes, depuis 1996 Ankara lutte contre le blanchiment d’argent. De nouvelles réglementations ont été passées et un office de lutte contre les crimes financiers (Masak) a été créé en 2006. Mais son action reste limitée: «C’est ici que le bât blesse», constate Arda Akin, reporter à Hürriyet.«S’en prendre aux revenus de la drogue est pourtant le meilleur moyen de tarir ce trafic.»

Delphine Nerbollier est la correspondante du Soir à Istanbul

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