Sofia, en guerre contre ses mafias
posté le 6 juillet 2011 |
catégorie bulgarie, Enquête, Etapes, Journal
Sofia
Ne vous fiez pas à l’interminable rénovation du centre de la capitale bulgare : osez le tram vers le sud-ouest et, lorsque le réseau public meurt, poussez à pied jusqu’au quartier Vitosha. Vous verrez bientôt des habitations qui ne valent pas le prix d’un scooter pelé, mais abritent dans leurs garages des Porsche Cayenne 4 x4 rutilantes. Et si les habitants parlent football, tendez l’oreille : autrefois propriété des municipalités, la majorité des clubs bulgares de division 1 ont été privatisés et servent désormais – comme dans la Serbie voisine – à recycler l’argent mafieux.
Clichés ? Il serait plaisant de le croire, mais il suffit de décrypter les communications du parquet pour comprendre que nous sommes dans une autre Europe : ici, un magistrat et un haut fonctionnaire du fisc peuvent s’allier pour racketter un homme d’affaires puis le faire assassiner (2009). Ici, les patrons de Cosa Nostra ou de la mafia lituanienne viennent en villégiature sur le littoral, la seule surprise étant que, désormais, on les place sous mandat (2010). Ici, le patron des douanes est mis sur écoute durant six mois par l’antigang pour connaître la nature de ses trafics (2010).
C’est vrai, la Bulgarie vient de très loin : en 2001, lorsque les parrains de la mafia bulgare se sont partagés les marchés de l’héroïne de la capitale, ils ont adopté le tracé exact des districts de police : un seul marché, un seul mafieux? Alors, un seul commissaire à arroser ! Deux ans plus tard, lorsqu’un criminologue a très officiellement levé ce lièvre, publié la carte détaillée des patrons locaux de l’héroïne en livrant leurs noms et surnoms, leurs revenus, leurs structures, ni l’anti-gang ni les gangs n’ont protesté : sur les 68 pages du rapport, « un seul des noms était erroné », se souvient l’auteur, Tihomir Beslov.
Nous sommes dans son bureau, au nord-est cette fois, à un jet de pierre du 1er district de police. Tihomir regrette presque l’époque où la corruption et le trafic d’héroïne étaient à ce point lisible : « Sofia est divisée en neuf bureaux régionaux de police qui, a l’exception des homicides et du crime organisé, sont responsables pour la majorité des délits commis sur leur territoire : vols, drogue, etc. Au vu de cette stricte division policière, cela avait donc un sens d’aligner les « districts mafieux » sur les districts de police à corrompre. Par ailleurs, la distribution d’héroïne est le vrai squelette du trafic de drogue : les clients ont chaque jour besoin de leur dose. C’est très stable, très prévisible… Organiser les territoires sur la distribution d’héroïne, c’était judicieux.»
Mais la roue a tourné, parfois plutôt bien : la jeunesse est mieux éduquée, elle ne se rue plus sur l’héroïne. D’où une diversification vers des labos bulgares de drogues synthétiques installés en Syrie ou au Liban. Ensuite, la pratique du GSM et de la vente d’héroïne par internet a brouillé les territoires mafieux. Enfin, une kyrielle d’assassinats, commis en pleine rue, ont provoqué le démantèlement – par les gangs eux-mêmes – de leurs unités de flingueurs, casseurs de bras, coupeurs d’oreilles et briseurs de doigts. « Auparavant, dans chaque district mafieux, il y avait trois, quatre types qui servaient à cela, dit Tihomir, mais cette violence force à l’intervention policière.» Et elle a provoqué plus d’une fois la colère de la Commission européenne.
Les mafias ont donc compris qu’il était plus opportun d’investir, par exemple, dans ce qui est ici appelé des « juristes noirs » : « Il s’agit d’avocats très brillants, très influents au sein du Parlement, qui élaborent d’initiative des textes de loi répondant à un agenda criminel secret. Et ils les font passer… Vous me direz que vous connaissez aussi cela en Belgique, soit, mais ici il y a une différence : ces juristes sont non seulement de mèche avec les politiciens, ils sont aussi de mèche avec la magistrature… »
Commentaires
répondre