La structure du crime organisé bulgare
posté le 6 juillet 2011 |
catégorie bulgarie, Enquête, Etapes, Journal, Serbie
Sofia
Tihomir Beslov est criminologue, chercheur au Center for the Study of Democracy (CSD, Sofia). En 2003, il a révélé l’ampleur du crime organisé bulgare lié à l’héroïne. Pour ce blog, il se livre à une réévaluation de la menace:
Est-il vrai que les Bulgares se recyclent dans les drogues synthétiques?
En 2008, on a eu quelques preuves, via la police turque, que du matériel bulgare de confection de drogues synthétiques a été déplacé vers la Syrie et le Liban. Au début, je n’y croyais pas: quand nos services spéciaux ont dit cela, j’ai cru que les autorités voulaient faire diversion, parce que les saisies de laboratoires étaient en chute marquée en 2008. Mais ensuite, j’ai vu qu’il y avait des preuves acceptables de mouvements de gros laboratoires bulgares vers le Moyen-Orient.
Sur le marché intérieur cette fois, on a beaucoup de labos bulgares de drogues synthétiques, mais ce sont des petits labos, avec des substances de piètre qualité. Et donc une production de piètre qualité.
Qu’est-ce qui explique la vitalité du crime organisé en Bulgarie?
Je pense que ce qui a vraiment lancé le crime organisé bulgare, c’est l’embargo sur l’ex-Yougoslavie durant la guerre civile. A ce moment, ils ont fait un argent extraordinaire avec la contrebande, notamment des bateaux entiers de carburants vers la Serbie et la Macédoine. Cela été la grande source de revenu, à comparer avec la prohibition aux Etats-Unis dans les années trente.
Au début, le crime organisé bulgare se moquait de l’héroïne.
Vous dénoncez – du moins dans votre rapport 2003 – la connexion entre polices et mafias. Huit ans plus tard, vous persistez?
Non, je ne lierai plus le trafic d’héroïne à la police (de Sofia) comme je l’avais fait dans les rapports précédents. Il y a eu des modifications dans le marché intérieur. Tout d’abord, la consommation d’héroïne a fortement décliné, toujours maintenant, même si on assiste peut-être à une nouveau cycle de consommation lié à un problème de méthadone. Cela est du à une meilleure compréhension, par la jeunesse, de ce qu’est réellement l’héroïne. Nous avions auparavant la malchance d’être sur la route de l’héroïne: dans les autres pays, les jeunes vont d’abord vers les drogues douces. Ici, auparavant, nos jeunes allaient directement vers l’héroïne.La désaffection envers l’héroïne a commencé brutalement, après 2001. Mais il est difficile de donner un chiffre sur la consommation actuelle. Par ailleurs, la méthadone a été un outil très efficace en Bulgarie: vous leur donnez une drogue très bon marché, ils sont stabilisés, ils évitent leurs vieux amis, ils n’ont plus besoin de voler, ils trouvent un travail, etc. Les associations d’échange de seringues voient un déclin très marqué du nombre de nouveaux usagers.
Donc le crime organisé lié à l’héroïne devient de plus en plus faible.
Il y a eu un autre phénomène qui a réduit l’impact de l’héroïne: pour se montrer plus durs envers les stupéfiants, le législateur a commencé à incriminer la possession personnelle d‘héroïne (ce n’est plus le cas à l’heure actuelle). Donc on a commencé à arrêter à tour de bras des consommateurs, percus comme dealers. Cela a eu pour effet de tarir le réservoir dans lequel était recruté les futurs dealers. Donc, il y a eu une baisse du volume des “petites mains” du trafic.
Je reviens au lien mafia-police: ils sont toujours liés, mais ce qui a disparu ce sont ces zones d’opération très définies. Sofia est divisée en neuf bureau régionaux de police. Nous sommes ici à cent mètres du 1er district, et dans chaque district le bureau de police est responsables de ce qui se produit dans son district en matière de drogue. Les dealers, c’est de la responsabilité des commissariat de district.
En 2001, il y a eu une réunion des plus grands chefs mafieux, et c’est ainsi qu’a été divisé la ville: selon les districts de police. Mais quand le business de l’héroïne a commencé à décliner, et avec l’arrivée de nouvelles technologies (GSM, cartes, prépayées, Internet, etc.) les divisions géographiques ont commencé à ne plus faire sens.
Mon hypothèse est que l’héroïne ne représente “que” le squelette du marché de la drogue. C’est une drogue très spécifique: vous en avez besoin chaque jour, vous avez une population asservie, donc vous avez des bénéfices réguliers. Cocaïne et marijuana sont festifs, imprévisibles, l’héroïne est très stable.
Vous parlez de ventes en appartements, ce que nous connaissons en Belgique sous le nom de “market deals”. Vous en avez encore beaucoup?
Oui, il y en a, mais les grandes ventes – à Sofia – se font maintenant près d’un centre de distribution de drogue, et par téléphone. Dans le 3eme district, nous avons un peu près 30% de vente de rue. Et puis il y a quelques problèmes avec la méthadone: ici, les programmes de distribution sont liés à des médecins privés, qui demandent un prix élevé pour participer à ces programmes. Parce que seuls les docteurs avec licence peuvent se procurer la méthadone. Avant la crise, le programme méthadone étaient très efficaces, car les gens à bas revenus avaient au moins des revenus. Maintenant, ils ne peuvent plus payer, et ces gens là, frappés par la crise, reviennent à l’héroïne ou vers des drogues synthétiques.
Les pyramides du crime, sur 4 ou 5 niveaux comme vous les décriviez en 2003, fonctionnent-elles encore aujourd’hui?
5 niveaux, c’est trop: on est davantage dans le réseau. Nous ne sommes plus à l’époque 2003-2005 où le commerce était stable, où il était clair que telle personne était responsable pour telle zone, etc. Il y a toujours des dealers, des coordinateur de dealers, et deux types de dépôts: des “cent grammes” et “des kilos”. Mais vous n’avez plus les “hit squads” (les équipes de punition), qui étaient constituées de 3 à 4 personnes. Il en existe encore, mais la violence est désormais très réduite: la violence est le signe qu’existe un problème, une guerre, et pour la police – qui s’est fort améliorée, et qui reçoit pas mal de pressions pour intervenir – la violence est l’un des symptômes clairs qui nécessitent intervention: bras cassé, oreilles coupées, etc…
Vous parliez des “black lawyers”, de “juristes noirs”: est-ce que cela se vérifie?
Oui, malheureusement. Tous les entrepreneurs du crime ont besoin d’une légalisation de leurs activités, et ils ont besoins de “black lawyers” pour ne pas apparaître en première ligne dans les opérations grises ou illégales. Et ici, ces “black lawyers” sont très influents, au coeur même du Parlement, ils peuvent affecter les lois, etc.
Je sais que vous avez aussi des “black lawyers” en Belgique, mais ils n’ont pas les mêmes connexions avec les politiciens et les juges qu’ici en Bulgarie. Nous avons fait une enquête internationale sur la relation entre OC et corruption, et la grande différence avec l’Europe de l’Ouest est que chez vous il est exceptionnel d’avoir une relation directe entre le crime organisé et la magistrature. Ici en Europe du sud-est, c’est très différent.
Ces avocats sont très bien éduqués, très brillants, fournissent des arguments très intelligents pour modifier les lois, et on peine à repérer leur agenda.
Dans votre rapport 2003, vous parliez de 15 à 25.000 utilisateurs d’héroïne. Que diriez-vous aujourd’hui?
Je ne sais pas vraiment. Ce sera un prochain rapport. Le chiffre officiel est de 30.000, mais je pense que ce n’est pas vrai, c’est trop. Lorsque j’ai commencé mon enquête précédente, le chiffre officiel était 60.000. C’était absurde. J’ai donné mes chiffres. A l’administration qui était responsable de ces chiffres, on m’a cité la Bible: l’histoire d’un professeur qui apprend à ses élèves que 2 + 2 = 9. Lorsqu’un nouveau professeur arrive, il s’interroge: dois-je dire que 2 + 2 = 4, ou dois-je commencer par dire que 2 + 2 = 8, puis 2 = 2 = 7 etc. ? Ils ont choisi cette seconde voie (rires)
Où les Bulgares achètent-ils l’héroïne turque? A Istanbul ou ailleurs?
Nous en savons très peu. Nous avons quelques dossiers, avec preuves, décisions de justice, etc. Et il en ressort deux grands classiques:
soit des roms , des gitans se rendent en Turquie auprès de gens qu’ils connaissent et en reviennent en important de petites quantités (de 1 à 5 kilos). De l’héroïne très pure, qu’ils vendent dans leur entourage.
soit il y a les albanophones du Kosovo, qui ont une connexion directe avec les laboratoires turcs, et qui assurent la connexion avec les chefs criminels bulgares. Les Albanophones ne travaillent pas réellement pour les Bulgares: en fait, les chefs, ceux qui envoient la drogue de Turquie vers le Bénélux, la Grande-Bretagne, etc, veulent s’assurer une grande sécurité de transport. C’est eux qui payent les grandes quantités de drogue, puis vont payer aux Bulgares en “barter”, en nature, la sécurisation du corridor: l’organisation des convois, des conducteurs, etc. jusqu’au milieu de l’Europe. On ne voit pas de Bulgares impliqués en quantité après celà (en Grande-Bretagne, etc.)
Au sud-est du pays, on voit arriver des envois de 100, 120, voire parfois 300 kilos d’héroïne, destinés au transit. A cela s’ajoute des envois destinés au marché intérieur: 3 ou 5 kilos.
Une des histoires qui étonne nos douanes est de savoir pourquoi les trafiquants turcs choisissent la Serbie comme porte de sortie de la Bulgarie, alors qu’on a la Roumanie, membre de l’Union européenne, avec laquelle nous n’avons pas de contrôle douanier. Donc ils perdent pas mal d’héroïne en saisies douanières. Hypothèse: ils sacrifient une part de leur héroïne pour générer des statistiques, mais l’essentiel passe par une autre route que personne ne touche. Pourquoi personne ne semble utiliser la Mer Noire, qui vous amène directement en Europe? Pourquoi l’absence de saisies?
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