posté le 4 juillet 2011 |
catégorie Afghanistan, Etapes, Iran
Antonio Maria Costa, vous avez été jusqu’à l’an dernier le directeur de l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC, basé à Vienne). Qui s’enrichit, en Afghanistan – et dans l’environnement immédiat de l’Afghanistan – avec le trafic d’opium et d’héroïne ?
En pratique, toutes les minorités d’Afghanistan sont impliquées dans le processus de culture et d’exportation, mais en particulier la minorité pachtoune, qui domine dans la moitié sud du pays, où se trouve l’essentiel de la production de pavot.
Dès que le stupéfiant est exporté au Pakistan ou directement en Iran, d’autres groupes ethniques interviennent, d’abord les Baloutches. Les Baloutches se trouvent au sud de l’Afghanistan, à l’est de l’Iran, au nord du Pakistan. Puis, après la traversée de l’Iran, le stupéfiant va entrer en zone kurde : les Kurdes sont réputés pour êtres impliqués, depuis longtemps, dans le trafic de stupéfiants, notamment en Turquie, mais aussi dans d’autres lieux comme l’Allemagne et autres endroits d’Europe.
Pachtounes, Baloutches, Kurdes, etc… Vous pensez qu’ils prennent une grande part des bénéfices ?
L’économie de l’héroïne commence à la ferme, et nous pensons que les fermiers prennent au total 5% de la valeur totale de l’économie de l’opium, qui peut se monter au niveau planétaire à 50 ou 60 milliards de dollars. Une fraction va au crime organisé afghan, ainsi qu’aux talibans et insurgés. Mais après cela, la valeur d’une cargaison tend à doubler à chaque passage de frontière, car le passage de frontière est considéré comme dangereux. Le plus grand bénéficiaire est le crime organisé, bien sur, qui, rien qu’en Europe, doit gagner plus de 20 milliards de dollars rien que sur l’héroïne.
Vous dites que, sur la route des Balkans, les groupes locaux participent au trafic et prennent une part des bénéfices ?
Il existe une différence intéressante entre les trafiquants de cocaïne sud-américains et ceux qui trafiquent l’héroïne afghane. Pour la cocaïne, qu’elle soit produite en Colombie, au Pérou ou en Bolivie, la production, le trafic et même dans une certaine mesure la vente au détail restent dans les mains des Colombiens. Il en va autrement de l’héroïne afghane : les Afghans tiennent le trafic intérieur, mais à l’étranger, ils n’ont pas de diaspora importante, ils ne parlent pas les langues étrangères, ils sont aisément identifiables. Donc, dès que la drogue quitte l’Afghanistan, elle se trouve immédiatement dans les mains de cartels : certains sont des cartels politiques liés à l’insurrection et derrière lesquels se trouve un réseau mondial, certains sont des cartels européens, des cartels russes, etc. Nous avons même identifié un cartel nigérian qui est actif dans l’héroïne, au Pakistan, sur la frontière afghane.
Vous dites que 140 tonnes d’héroïne quittent l’Afghanistan, pour 87 tonnes qui arrivent réellement en Europe. La différence serait interceptée en Iran ?
En ce qui concerne l’Iran, il n’y a pas que les saisies : il y a aussi la consommation. Le taux de saisie iranien est de 22%. Les saisies sont considérables en Iran (et dans une certaine mesure aussi, à la frontière pakistanaise) : en Iran, 20% de la drogue qui passe est interceptée, ce qui est le plus haut taux au monde. Mais il y a aussi la consommation : nous pensons que 3, 5 à 4 millions d’Iraniens sont dépendants des opiacés, ce qui donne un taux de toxicomanie de 6%, sans doute le plus élevé au monde (6% de la population 18-64 ans : personne n’a cela!) Les Russes ont un plus fort pourcentage sur la tranche 18-24 ou 18-34, mais pas sur la population totale !
Le chiffre est contesté par les Iraniens : ils parlent de 1 à 2 millions. Mais c’est une tragédie nationale, cette drogue qui est consommée localement. Notre estimation est de 3 à 4 millions sur 72 millions d’habitants. C’est non seulement le taux le plus haut, mais aussi un dommage très élevé puisqu’il s’agit d’héroïne.
En bout de course, quels seront les grands marchés de l’héroïne en Europe ?
21% de l’héroïne qui arrive en Europe serait destinée au Royaume-Uni, 20% Italie – c’est une tragédie –, de même que 8-10% en Allemagne, et 8-10% en France.