Comment le profil des mafieux serbes s’est transformé

Belgrade
“La Serbie est aujourd’hui une narco-société dans laquelle circule d’énormes montants d’argent liquide venant des stupéfiants. (…) Ces trafics ont représenté la forme “séminale”, la “matrice” du crime organisé en Serbie », affirme Aleksandar Fatic, professeur et directeur du Belgrade Center for Security Studies.
Mais comment cette dissémination s’est-elle opérée ? Spécifiquement chargé d’enquêter sur les activités internationales de la mafia serbe, une source haut placée au coeur du nouveau service de sécurité, le BIA, nous explique comment a évolué le profil des criminels serbes : en substance, ce n’était au départ que de puissants voyous paramilitaires, actifs dans les guerres de Yougoslavie des années nonante, et qui, sous la direction de criminels comme le « fameux » Zeljko Raznatovic Arkan, travaillaient pour la Sécurité d’Etat serbe. La plupart d’entre eux étaient des tueurs de pacotille, ne voulaient que montrer publiquement un faux patriotisme, mais ils vivaient du vol de bijouteries et de banques à travers l’Europe.
Puis sont arrivés les tueurs-racketteurs brutaux et silencieux du clan Zemun qui, durant quelques années au début de la décennie, sont devenus les principaux pourvoyeurs d’héroïne de Serbie – et de quelques autres pays d’Europe – en vendant les cargaisons qui leur venaient de groupes de Rozaje (Monténégro) et du Kosovo. Ensemble, main dans la main avec l’unité des opérations spéciales de l’ex-Sécurité – responsable des assassinats politiques commis en Serbie durant le régime de Slobodan Miloševic- ils vont assassiner en 2003 le Premier ministre démocratique du pays, Zoran Djindjic. Djindjic avait entamé une lutte systématique contre le crime organisé.
600 kg d’héroïne à la banque
C’était une époque étonnante, confirme le chef de la section stups de Belgrade, Rakic : pour lui, personne n’a réellement été surpris lorsque, peu après la révolution démocratique, 600 kg d’héroïne pure ont été retrouvés en dépôt à la Commercial Bank de Belgrade, dans un coffre appartenant à la Sécurité d’Etat.
« Désormais, nous parlons de criminels yuppies, en costume d’affaires, qui utilisent leurs laptops et le réseau Skype – ou les réseaux sociaux en ligne – pour superviser leurs transports de stups, cependant qu’ils sont eux mêmes installés à des milliers de kilomètres de ces stupéfiants », explique notre source au BIA.
En se glissant dans ces costumes d’homme d’affaires et en utilisant des comptes offshore, ils ont lavé leur argent lors de la privatisation des anciennes sociétés communistes, alors que cette privatisation était supposée transformer l’économie serbe et attirer les investisseurs étrangers. L’appareil répressif serbe n’a pas su réagir à temps : même des criminels bien connus comme Sreten Jocic, alias « Joca d’Amsterdam » ( qui allait ensuite être arrêté pour le meurtre du journaliste-rédacteur en chef croate Ivo Pukanic), se sont présentés au titre d’acheteurs officiels lors de ventes au enchères de l’agence de privatisation.
Mais la répression s’est améliorée durant les dernières années, avec l’adoption d’une nouvelle loi permettant la saisie du patrimoine des criminels, leurs comptes en banque, villas, véhicules, sociétés commerciales. L’antigang (SBPOK) a de son côté développé des agents infiltrés, de fausses ventes, etc.

Djordje Padejski

Quel est le marché local en Serbie?

Belgrade

La carte des trafics serbes

Polices et douanes serbes ont désormais moins de succès que les années précédentes lorsqu’ils tentent d’intercepter les cargaisons d’héroïne. Une fois encore, ce serait dû à la modification des routes de trafic, des routes qui évitent désormais de traverser la Serbie. Au total, la police a saisi  242,85 kg d’héroïne en 2010,  169,2 kg en  2009, 208 kg en 2008, alors qu’en 2006 presque 700 kg avaient été saisis. Si on étudie les saisies significatives de 2010 et 2011, 46% de l’héroïne vient du Kosovo, 10% de Bulgarie, 10% du Monténégro et 7% directement de Turquie. 25% de l’héroïne saisie est simplement d’origine inconnue. Sur l’ensemble des groupes appréhendés en 2010 pour commerce de stupéfiants, seuls 18 étaient impliqués dans la vente d’héroïne. Cependant, les prix pratiqués en rue en Serbie suggèrent que l’héroïne y est aisément accessible.

« Le prix courant du quart de gramme oscille entre 7 et 10 euros, mais le prix décroît avec la quantité : un gramme tournera autour de 15 à 20 euros. Nous nous sommes aperçus que le prix de gros du kilo d’héroïne ne dépassait pas les 12.000 euros mais à nouveau, cela peut varier selon la qualité », constate Dragan Rakic, l’un des chefs de la police antidrogue de Belgrade. Quelques gros poissons avaient même un accès moins onéreux. La Cour spéciale contre le crime organisé a trouvé qu’une autre figure bien connue parmi les trafiquants,  Suvad Music, de Rožaje, a acheté son héroïne au Kosovo au prix de 8 à 9.000 euros, et la vendait  pour 10 à 11.000 euros.

Les villes les plus importantes de Serbie, comme Belgrade, Novi Sad et Niš sont des carrefours de l’héroïne, car la majorités des héroïnomanes y vivent. Selon les derniers chiffres du ministère de la Santé, la Serbie a au minimum 24.000 héroïnomanes. Cependant, il est certains lieux qui se trouvent sur les routes locales ou internationales de trafic et qui, de ce fait, connaissent davantage de saisies et d’arrestations que partout ailleurs : Novi Pazar, Pirot, Bujanovac, Sremska Mitrovica et Jagodina.

“Novi Pazar est célèbre pour tous types de transports de Turquie vers l’Europe, avec le plus grand nombre de camions rassemblés de tout le pays. Ils ont commencé à se tourner vers l’héroïne lorsque le marché du jeans a commencé à s’effondrer. Il y a plusieurs personnages puissants qui organisent le trafic via des sociétés de transport, comme Faruk Kadric”, affirme le chef de police Rakić. La police lui a saisi au moins 50 kg d’héroïne en 2008. Beaucoup de conducteurs de camions se sont fait attraper à Novi Pazar, comme Binak Kalača, qui a été pris en 2006 avec une cargaison de 125 kg, confirment des inspecteurs du SBPOK, le service de police spécialisé dans la lutte contre le crime organisé .

Pirot est la première ville après le passage du principal poste-frontière serbo-bulgare de Gradina, sur la route centrale de l’héroïne qui relie la Turquie, la Bulgarie et l’Europe. Ici, les douanes interceptent régulièrement des Turcs, Bulgares et Serbes en possession de plus de cinq kilos d’héroïne. Bujanovac représente l’aile sud-ouest du trafic d’héroïne de Kosovo vers la Serbie, cependant que Sremska Mitrovica ouvre la voie de Belgrade vers la Croatie et ensuite la Slovénie. Jagodina, une ville du centre de la Serbie située sur la route principale traversant le pays, est connue pour ses puissants commercants d’héroïne, liés aux autorités locales corrompues.

“A Belgrade, nous avons au moins vingt petits groupes, en principal des dealers de rue. En 2010, d’anciens  membres du clan Zemun (ce qu’on appelait auparavant la « brigade du pied-de-biche ») ont été arrêtés pour commerce d’héroïne, mais il n’existe plus de clan puissant qui soit équivalent à ce qu’a été le clan Zemun », estime Rakić.

Djordje Padejski

Serbie: étonnant cartel entre Serbes et Kosovars

Belgrade

Quand Borislav Plavšić, 49 ans, dit Zabac (“la grenouille”) et Zoran Petković, 48 ans, dit  Suri (“le cruel”) ont été attrapés en octobre 2010 près de Pancevo avec 120 kilos d’héroïne afghane pure, il était clair aux yeux des policiers qu’il ne s’agissait que de petits poissons. Des éléments moyens de la chaîne des stupéfiants, qui unissent des groupes plus puissants. Le camion Mercedes-Benz de Petkovic, enregistré en Slovénie, était supposé transporter des palettes de bois emplies de citrons, cependant que 383 paquets d’héroïne étaient dissimulés dans la structure de bois.

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Paoli: l’Afghanistan, idéal pour un trafic de grande ampleur

Letizia Paoli, chercheuse à l’université de Leuven (KUL), spécialisée dans le crime organisé, vous avez publié aux côtés de Victoria Greenfield et Peter Reuter le livre “The World Heroin Market. Can Supply be cut?” (Oxford University Press, 2009). Tout au long de l’enquête que nous publions cette semaine en version papier dans “Le Soir”, vous serez notre experte sur l’économie de l’héroïne. D’abord, dans quelle mesure pensez-vous que les chiffres de l’ONUDC soient fiables ?

Les chiffres des relevés de terrain (surveys) sur la capacité de production et les terres consacrées au pavot sont les meilleurs dont nous disposions. Ces chiffres semblent produits selon une procédure fiable. C’est autre chose lorsqu’il s’agit des saisies, des routes, des indices de trafic : là, ces chiffres sont moins fiables, ne fut-ce que parce qu’ils sont envoyés par des acteurs gouvernementaux. Puis ils ne sont pas toujours utilisables: on parle de saisies d’un tel volume sans les corréler à une pureté. C’est important car, par exemple, si nous tentons d’étudier ce qu’a été l’impact de l’interdiction talibane de l’héroïne (2001), on voit que l’impact sur les prix a été très court, mais l’impact sur la pureté a été plus long et cet impact, lui, a été ressenti jusqu’en Turquie et en Grande-Bretagne. La qualité de ces données là devrait être sérieusement améliorée. Je pense que ce n’est pas impossible, c’est surtout une question de volonté politique.

Dans votre livre, vous évoquez (p. 122) une catégorisation croissante des trafiquants. Comment les organiseriez-vous aujourd’hui ?

Vous avez d’abord les récoltants, qui récoltent le stupéfiant et l’amènent aux bazârs. De là, vous avez de petits trafiquants qui achètent l’opium et le vendent, presque jour après jour, à d’autres trafiquants qui, eux, vont amener leurs achats aux grands bazârs, ceux d’importance régionale. L’une des conséquences paradoxales de la répression accrue est que vous avez de manière accrue des profils distincts de trafiquants. lire la suite

Saisie d’héroïne en Serbie

La police serbe a saisi 120 kg d’héroïne et procédé à l’arrestation de deux personnes, des ressortissants serbes, a déclaré vendredi le ministre de l’Intérieur, Ivica Dacic, cité par l’agence Beta. L’héroïne a été saisie mercredi dans un camion en provenance d’Istanbul et qui se rendait en République tchèque, a précisé le ministre.
“Les analyses ont montré qu’il s’agit d’héroïne de haute qualité, d’une valeur d’environ 10 millions d’euros”, a indiqué le ministre, en présentant cette saisie comme l’une des plus importantes opérations de ce type dans le pays depuis ces dix dernières années. L’opération ayant permis cette saisie résulte d’un travail de
plusieurs mois en collaboration avec Interpol et la police tchèque, a précisé M. Dacic.
Le ministre a ajouté, sans révéler plus de détails “dans l’intérêt de l’enquête”, que l’opération était toujours en cours et que d’autres arrestations auraient lieu. La Serbie se situe sur la route de la drogue venue d’Asie et
transitant par les Balkans vers l’Europe occidentale.

Menaces de mort contre le président

Le ministre serbe de l’Intérieur, Ivica Dacic, a révélé que le président Boris Tadic et d’autres hauts
responsables serbes recevaient de “sérieuses menaces” de mort de la part de trafiquants de drogue, dans une interview mercredi au quotidien Press. “De sérieuses menaces de mort proviennent de la mafia de la
drogue, et sur une base quotidienne. Je reçois par exemple des  menaces mais aussi le président Boris Tadic, d’importants responsables du ministère de la Justice, ainsi que le Procureur spécial” pour le crime organisé, Miljko Radisavljevic, a déclaré Ivica Dacic, qui est également vice-Premier ministre serbe.
“La détermination de l’ensemble de l’Etat dans la lutte contre la mafia de la drogue est totale”, a poursuivi le ministre de l’Intérieur. Selon Press, les mesures de sécurité entourant les responsables serbes concernés par ces menaces ont été “renforcées de façon significative”. Les autorités serbes annoncent régulièrement des opérations à l’encontre d’organisations de trafiquants, et plus récemment, contre un trafic de drogue destiné à l’Europe, transitant par les Balkans et ayant son origine en Amérique latine.
La saisie, en octobre, au large des côtes de l’Uruguay, de plus de deux tonnes de cocaïne destinées au marché européen, a débouché sur plusieurs arrestations en Serbie. Belgrade a émis un mandat d’arrêt international à l’encontre de responsables présumés dans cette affaire, les frères Darko et Dusko Saric. Darko Saric est un ancien trafiquant d’héroïne.

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