Lemahieu (ONUDC, Kaboul): ne mettez pas tout sur le dos des talibans
posté le 4 juillet 2011 |
catégorie Afghanistan, benelux, Enquête, Etapes, Journal
Kaboul
Fin 2004, pour le Congrès US, les montants issus du commerce de l’héroïne afghane et prétendument empochés par Al-Qaïda étaient estimés à 28 millions US$ (21 millions d’euros au taux de l’époque). Absolument invérifiable. Mais… crédible lorsqu’on nous comparons ce chiffre à différentes évaluations des revenus de la drogue encaissés par les insurgés afghans, et ce à diverses époques de leur existence.
Fin des années nonante, alors qu’ils étaient au pouvoir, les talibans percevaient chaque année de 75 à 100 millions US$ sur l’opium et l’héroïne, des montants confirmés par plusieurs instructions judiciaires et procès menés à New York. Après quelques années d’or (2006, 2007) où les talibans ont empoché jusqu’à 400 millions US$ par an sur l’héroïne, les revenus se sont tassés à un niveau estimé désormais par les enquêteurs ONU à 91 millions d’euros/an. Mais ce chiffre est incomplet: il compile les revenus des taxes de protection payées par le fermier, le camionneur, l’exploitant de laboratoire et le passeur en frontière, mais il ne tient pas compte d’un nouveau revenu auquel semblent s’être attachés les talibans: la gestion de certains laboratoires rudimentaires, et l’importation de produits chimiques précurseurs, essentiels au raffinage de l’héroïne.
Au total cependant, l’équation «talibans = héroïne» demeure sujette à caution: les stupéfiants ne fourniraient que 10 à 15% des quelque 630 à 650 millions d’euros nécessaires au soutien de l’insurrection. Et le Belge Jean-Luc Lemahieu, patron du bureau afghan de l’agence anti-drogue des Nations Unies (ONUDC), nous met en garde: «Il faut faire attention : on ne doit pas mettre toute la responsabilité de la drogue sur les talibans. C’est faux ! La collusion entre trafiquants, gouvernement et talibans, voilà ce qui est la faiblesse de ce pays. Il y a une collusion énorme entre les divers intérêts, et c’est absolument faux de dire que les talibans sont responsables de tout : la faiblesse du gouvernement est un élément. (Par ailleurs) il existe une responsabilité des Belges de travailler contre l’addiction en Belgique, tout en gardant un œil sur la situation sécuritaire de l’Afghanistan. Si le gouvernement afghan tombe, les conséquences seront ressenties jusqu’en Belgique même. La globalisation n’est pas uniquement une globalisation économique, c’est aussi une globalisation à tout niveaux, avec des conséquences énormes. Il faut prendre ses responsabilités.»
