Lemahieu (ONUDC, Kaboul): ne mettez pas tout sur le dos des talibans

Kaboul
Fin 2004, pour le Congrès US, les montants issus du commerce de l’héroïne afghane et prétendument empochés par Al-Qaïda étaient estimés à 28 millions US$ (21 millions d’euros  au taux de l’époque). Absolument invérifiable. Mais… crédible lorsqu’on nous comparons ce chiffre à différentes évaluations des revenus de la drogue encaissés par les insurgés afghans, et ce à diverses époques de leur existence.
Fin des années nonante, alors qu’ils étaient au pouvoir, les talibans percevaient chaque année de 75 à 100 millions US$ sur l’opium et l’héroïne, des montants confirmés par plusieurs instructions judiciaires et procès menés à New York. Après quelques années d’or (2006, 2007) où les talibans ont empoché jusqu’à 400 millions US$ par an sur l’héroïne, les revenus se sont tassés à un niveau estimé désormais par les enquêteurs ONU à 91 millions d’euros/an. Mais ce chiffre est incomplet: il compile les revenus des taxes de protection payées par le fermier, le camionneur, l’exploitant de laboratoire et le passeur en frontière, mais il ne tient pas compte d’un nouveau revenu auquel semblent s’être attachés les talibans: la gestion de certains laboratoires rudimentaires, et l’importation de produits chimiques précurseurs, essentiels au raffinage de l’héroïne.
Au total cependant, l’équation «talibans = héroïne» demeure sujette à caution: les stupéfiants ne fourniraient que 10 à 15% des quelque 630 à 650 millions d’euros nécessaires au soutien de l’insurrection. Et le Belge Jean-Luc Lemahieu, patron du bureau afghan de l’agence anti-drogue des Nations Unies (ONUDC), nous met en garde: «Il faut faire attention : on ne doit pas mettre toute la responsabilité de la drogue sur les talibans. C’est faux ! La collusion entre trafiquants, gouvernement et talibans, voilà ce qui est la faiblesse de ce pays. Il y a une collusion énorme entre les divers intérêts, et c’est absolument faux de dire que les talibans sont responsables de tout : la faiblesse du gouvernement est un élément. (Par ailleurs) il existe une responsabilité des Belges de travailler contre l’addiction en Belgique, tout en gardant un œil sur la situation sécuritaire de l’Afghanistan. Si le gouvernement afghan tombe, les conséquences seront ressenties jusqu’en Belgique même. La globalisation n’est pas uniquement une globalisation économique, c’est aussi une globalisation à tout niveaux, avec des conséquences énormes. Il faut prendre ses responsabilités.»

Serbie: étonnant cartel entre Serbes et Kosovars

Belgrade

Quand Borislav Plavšić, 49 ans, dit Zabac (“la grenouille”) et Zoran Petković, 48 ans, dit  Suri (“le cruel”) ont été attrapés en octobre 2010 près de Pancevo avec 120 kilos d’héroïne afghane pure, il était clair aux yeux des policiers qu’il ne s’agissait que de petits poissons. Des éléments moyens de la chaîne des stupéfiants, qui unissent des groupes plus puissants. Le camion Mercedes-Benz de Petkovic, enregistré en Slovénie, était supposé transporter des palettes de bois emplies de citrons, cependant que 383 paquets d’héroïne étaient dissimulés dans la structure de bois.

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Paoli: l’Afghanistan, idéal pour un trafic de grande ampleur

Letizia Paoli, chercheuse à l’université de Leuven (KUL), spécialisée dans le crime organisé, vous avez publié aux côtés de Victoria Greenfield et Peter Reuter le livre “The World Heroin Market. Can Supply be cut?” (Oxford University Press, 2009). Tout au long de l’enquête que nous publions cette semaine en version papier dans “Le Soir”, vous serez notre experte sur l’économie de l’héroïne. D’abord, dans quelle mesure pensez-vous que les chiffres de l’ONUDC soient fiables ?

Les chiffres des relevés de terrain (surveys) sur la capacité de production et les terres consacrées au pavot sont les meilleurs dont nous disposions. Ces chiffres semblent produits selon une procédure fiable. C’est autre chose lorsqu’il s’agit des saisies, des routes, des indices de trafic : là, ces chiffres sont moins fiables, ne fut-ce que parce qu’ils sont envoyés par des acteurs gouvernementaux. Puis ils ne sont pas toujours utilisables: on parle de saisies d’un tel volume sans les corréler à une pureté. C’est important car, par exemple, si nous tentons d’étudier ce qu’a été l’impact de l’interdiction talibane de l’héroïne (2001), on voit que l’impact sur les prix a été très court, mais l’impact sur la pureté a été plus long et cet impact, lui, a été ressenti jusqu’en Turquie et en Grande-Bretagne. La qualité de ces données là devrait être sérieusement améliorée. Je pense que ce n’est pas impossible, c’est surtout une question de volonté politique.

Dans votre livre, vous évoquez (p. 122) une catégorisation croissante des trafiquants. Comment les organiseriez-vous aujourd’hui ?

Vous avez d’abord les récoltants, qui récoltent le stupéfiant et l’amènent aux bazârs. De là, vous avez de petits trafiquants qui achètent l’opium et le vendent, presque jour après jour, à d’autres trafiquants qui, eux, vont amener leurs achats aux grands bazârs, ceux d’importance régionale. L’une des conséquences paradoxales de la répression accrue est que vous avez de manière accrue des profils distincts de trafiquants. lire la suite

Costa: hors Afghanistan, les bénéfices du trafic échappent aux Afghans

Antonio Maria Costa, vous avez été jusqu’à l’an dernier le directeur de l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC, basé à Vienne).  Qui s’enrichit, en Afghanistan – et dans l’environnement immédiat de l’Afghanistan – avec le trafic d’opium et d’héroïne ?

En pratique, toutes les minorités d’Afghanistan sont impliquées dans le processus de culture et d’exportation, mais en particulier la minorité pachtoune, qui domine dans la moitié sud du pays, où se trouve l’essentiel de la production de pavot.
Dès que le stupéfiant est exporté au Pakistan ou directement en Iran, d’autres groupes ethniques interviennent, d’abord les Baloutches. Les Baloutches se trouvent au sud de l’Afghanistan, à l’est de l’Iran, au nord du Pakistan. Puis, après la traversée de l’Iran,  le stupéfiant va entrer en zone kurde : les Kurdes sont réputés pour êtres impliqués, depuis longtemps, dans le trafic de stupéfiants, notamment en Turquie, mais aussi dans d’autres lieux comme l’Allemagne et autres endroits d’Europe.

Pachtounes, Baloutches, Kurdes, etc… Vous pensez qu’ils prennent une grande part des bénéfices ?

L’économie de l’héroïne commence à la ferme, et nous pensons que les fermiers prennent au total 5% de la valeur totale de l’économie de l’opium, qui peut se monter au niveau planétaire à 50 ou 60 milliards de dollars. Une fraction va au crime organisé afghan, ainsi qu’aux talibans et insurgés. Mais après cela, la valeur d’une cargaison tend à doubler à chaque passage de frontière, car le passage de frontière est considéré comme dangereux. Le plus grand bénéficiaire est le crime organisé, bien sur, qui, rien qu’en Europe, doit gagner plus de 20 milliards de dollars rien que sur l’héroïne.

Vous dites que, sur la route des Balkans, les groupes  locaux participent au trafic et prennent une part des bénéfices ?

Il existe une différence intéressante entre les trafiquants de cocaïne sud-américains et ceux qui trafiquent l’héroïne afghane. Pour la cocaïne, qu’elle soit produite en Colombie, au Pérou ou en Bolivie, la production, le trafic et même dans une certaine mesure la vente au détail restent dans les mains des Colombiens. Il en va autrement de l’héroïne afghane : les Afghans tiennent le trafic intérieur, mais à l’étranger, ils n’ont pas de diaspora importante, ils ne parlent pas les langues étrangères, ils sont aisément identifiables. Donc, dès que la drogue quitte l’Afghanistan, elle se trouve immédiatement dans les mains de cartels : certains sont des cartels politiques liés à l’insurrection et derrière lesquels se trouve un réseau mondial, certains sont des cartels européens, des cartels russes, etc. Nous avons même identifié un cartel nigérian qui est actif dans l’héroïne, au Pakistan, sur la frontière afghane.

Vous dites que 140 tonnes d’héroïne quittent l’Afghanistan, pour 87 tonnes qui arrivent réellement en Europe. La différence serait interceptée en Iran ?

En ce qui concerne l’Iran, il n’y a pas que les saisies : il y a aussi la consommation. Le taux de saisie iranien est de 22%. Les saisies sont considérables en Iran (et dans une certaine mesure aussi, à la frontière pakistanaise) : en Iran, 20% de la drogue qui passe est interceptée, ce qui est le plus haut taux au monde. Mais il y a aussi la consommation : nous pensons que 3, 5 à 4 millions d’Iraniens sont dépendants des opiacés, ce qui donne un taux de toxicomanie de 6%, sans doute le plus élevé au monde (6% de la population 18-64 ans : personne n’a cela!) Les Russes ont un plus fort pourcentage sur la tranche 18-24 ou 18-34, mais pas sur la population totale !
Le chiffre est contesté par les Iraniens : ils parlent de 1 à 2 millions. Mais c’est une tragédie nationale, cette drogue qui est consommée localement. Notre estimation est de 3 à 4 millions sur 72 millions d’habitants. C’est non seulement le taux le plus haut, mais aussi un dommage très élevé puisqu’il s’agit d’héroïne.

En bout de course, quels seront les grands marchés de l’héroïne en Europe ?

21% de l’héroïne qui arrive en Europe serait destinée au Royaume-Uni, 20% Italie – c’est une tragédie –, de même que  8-10% en Allemagne, et 8-10% en France.

Saisie en Bulgarie

Près de 27 kg d’héroïne d’une valeur de 2,6 millions d’euros ont été saisis lundi au principal poste-frontière bulgaro-turc de Kapitan-Andréevo, a annoncé l’agence bulgare des douanes. La drogue était cachée dans une voiture immatriculée en Bulgarie transportant une famille avec deux enfants. La police a par ailleurs arrêté à Haskovo (sud) un Bulgare de 33 ans qui devait recevoir la drogue. Le poste-frontière de Kapitan-Andréevo est un point incontournable de la route balkanique de la drogue de l’Asie vers l’Europe. Environ une tonne d’héroïne au total y est saisie chaque année du côté bulgare.

Hamid Karzaï, protecteur des trafiquants d’héroïne

Un câble diplomatique américain, rendu public par WikiLeaks dans la nuit du 29 au 30 novembre 2010, met gravement en cause le président Hamid Karzaï en personne, et non plus seulement son frère (et narcotrafiquant présumé) Ahmed Wali Karzaï.Le câble accusateur Le 6 août 2009, à quelques jours des présidentielles, l’ambassadeur des Etats-Unis à Kaboul, l’ex-général Karl Eikenberry, expédie à Washington un câble diplomatique dans lequel il se plaint à nouveau des libérations de détenus ordonnées par le président afghan Hamid Karzaï avant même que ne se tienne le procès des inculpés. Dans ce texte, Eikenberry confirme le soutien objectif apporté par la présidence afghane aux criminels, et singulièrement aux trafiquants d’héroïne.Extraits: “A de nombreuses occasions, nous avons souligné auprès du Procureur général (Mohammad Ishaq) Aloko la nécessité de mettre un terme aux interventions de lui-même et du président Karzaï, qui tous deux autorisent la libération avant procès de détenus, et permettent à des individus dangereux de circuler librement et de revenir sur le champ de bataille sans même être confronté à un tribunal afghan.(…)   lire la suite

Héroïne en Europe: lentement, le niveau monte!

Lisbonne, envoyé spécial

L’essor de l’héroïne afghane aurait-il désormais un impact mesurable sur la consommation d‘héroïne en Europe et, de ce fait, sur la santé des Européens ? « Nous estimons qu’il existe 1,35 million d’usagers réguliers et problématiques d’opiacés en Europe », nous expliquait ce mercredi à Lisbonne le directeur de l’Observatoire européen des drogues et toxicomanies (OEDT), Wolfgang Götz. « Une nette majorité des 7 à 8000 overdoses mortelles de drogues constatées chaque année en Europe proviennent de la consommation de ce stupéfiant. Mais ces chiffres sont relativement stables depuis plusieurs années désormais, et cette stabilisation s’est produite malgré l’accroissement de la production d’opium en Afghanistan. »
Mais cela, c’est l’image globale. Dans le détail, les données sont moins rassurantes : « Aujourd’hui, 0,4% de la population adulte d’Europe consomme de l’héroïne, et cela risque de monter », nuance Roland Simon, l’un des membres de l’équipe scientifique de l’OEDT. « Ce n’est pas très clair à ce stade, mais il existe des indicateurs indirects d’une hausse, notamment en Irlande. » lire la suite

Saisie d’héroïne en Serbie

La police serbe a saisi 120 kg d’héroïne et procédé à l’arrestation de deux personnes, des ressortissants serbes, a déclaré vendredi le ministre de l’Intérieur, Ivica Dacic, cité par l’agence Beta. L’héroïne a été saisie mercredi dans un camion en provenance d’Istanbul et qui se rendait en République tchèque, a précisé le ministre.
“Les analyses ont montré qu’il s’agit d’héroïne de haute qualité, d’une valeur d’environ 10 millions d’euros”, a indiqué le ministre, en présentant cette saisie comme l’une des plus importantes opérations de ce type dans le pays depuis ces dix dernières années. L’opération ayant permis cette saisie résulte d’un travail de
plusieurs mois en collaboration avec Interpol et la police tchèque, a précisé M. Dacic.
Le ministre a ajouté, sans révéler plus de détails “dans l’intérêt de l’enquête”, que l’opération était toujours en cours et que d’autres arrestations auraient lieu. La Serbie se situe sur la route de la drogue venue d’Asie et
transitant par les Balkans vers l’Europe occidentale.

Opposition: l’Iran est sérieuse dans sa lutte contre l’héroïne

Surpris par l’apparente détermination des autorités iraniennes à lutter contre l’héroïne – une donnée mise en doute par plusieurs de nos sources américaines basées en Afghanistan – nous avons soudainement déporté la présente enquête à des milliers de kilomètres de là: nous nous sommes rendus en Norvège. Non pas à Oslo, bien sur, ni même dans sa très grande banlieue: nous sommes au bout du bout de la Norvège, dans une ville plus que discrète, où nous sommes à la recherche d’une diplomate iranien qui connaît parfaitement notre travail actuel sur l’héroïne afghane. Il vient, fort opportunément pour nous, de faire défection, de claquer la porte après trente années de bons et loyaux services rendus à la révolution de Khomeiny.Nous sommes là, à l’embouchure d’un fjord. Et soudain, il nous est apparu, sans garde du corps, juste bien caché derrière une adresse électronique. Il est venu à pied, avec ce qu’il fallait de retard pour nous rappeler que nous n’avions pas un seul numéro de portable, pas le moindre moyen d’entrer en contact direct avec lui s’il décidait de nous faire faux bond. Depuis sa défection ce 13 septembre, depuis que ce représentant un peu raide de la république islamique d’Iran a claqué la porte de son ambassade bruxelloise et rejoint avec fracas les rangs de l’opposition active,  Farzad Farhangian, 47 ans, ne nous est plus apparu que derrière un dédale de contacts. Et pour cause: il vient  de se poser face à l’Atlantique Nord, doit encore liquider son patrimoine belge (meubles, appartement, garage, voiture), assurer la re-scolarisation des enfants, comprendre qui est ami, qui est l’ennemi.Mais nous voici l’un devant l’autre, à nouveau. Il est aujourd’hui capable – et il le fait – de détruire l’image d’Ahmadinejad, de critiquer le programme nucléaire iranien ou la politique économique du gouvernement de Téhéran. Alors, M. Farhangian, entre quatre yeux, ce voyage que vous nous avez aidé à réaliser en Iran pour y couvrir la lutte anti-drogue: info ou intox? Est-ce que l’Iran lutte vraiment contre la drogue? La grande suspicion, c’est de penser que les Gardiens de la révolution empochent les budgets de la lutte anti-drogue pour se doter d’équipement, d’armement, mais qu’ils ne luttent pas vraiment contre la drogue…En primeur sur ce blog, nous vous livrons sa réponse: “ J’ai suivi ce problème-là de près, depuis des années. On peut lutter sérieusement contre la drogue, on l’a fait dans les années 80 lorsqu’était au pouvoir l’ayatollah Khalkhali (NDLR: le “juge des pendaisons”, chargé de l’application de la sharia au tout début de la révolution). Il a lutté très fort, de manière très ouverte contre l’héroïne, et le prix de l’héroïne a monté en flèche. Mais le temps a passé et le problème est revenu: les tactiques de trafiquants ont changé, et aujourd’hui nous avons de millions de toxicomanes. On peut faire la lutte, et on fait la lutte! Le résultat obtenu, je vous l’accorde, c’est autre chose. Mais je ne veux pas mettre en doute la lutte des Iraniens contre la drogue: il y a une lutte saine, 30.000 personnes mènent directement et indirectement ce combat, et ce qui est découvert ne représente qu’un dixième de ce qui passe à travers le pays. Les résultats ne sont pas bons, mais je ne veux pas jeter un doute sur ce combat.” Dont acte, M. Farhangian: cette république, vous la connaissez de l’intérieur, comme personne, et sur la lutte antidrogues au moins, vous vous abstenez de la critiquer. Autant savoir.

Sur le front iranien de la guerre à la drogue

En plein midi, le lourd hélico MI-171 ne porte pas la moindre ombre au sol et c’est un désert ininterrompu, cannelle et vanille, parfois une tache de crème, que lèche le regard. Pas le moindre arbre en vue, aucune verdure avant que ne se découvre au Nord, comme un nuage émeraude à peine posé sur le sable brûlant, les lacs qui annoncent Borj-e-Sarband.Pourtant, une ligne mince et sombre, droite et obstinée, nous accompagne à l’Orient. L’oeil y discerne un canal qui n’aurait jamais connu l’eau, doublé de barbelés qui ne gardent aucun bétail. Et puis il y a ce mur de béton, deux mètres et demi de haut, qui nous trouble autant qu’il a du enrager nomades et trafiquants. Et tout cela – mur, canal et barbelés -dure sur des centaines de kilomètres, tant en frontière de l’Afghanistan que du Pakistan, agrémentés de temps à autre d’un fortin ou d’une tour esseulée sans ennemi visible à l’horizon. La Citadelle de St Ex’ cernée par le Désert de Buzzati.L’hélico se pose à Milak, au sud-est de Zabol, où un cours d’eau sépare déjà les deux Perses. Ici aussi, sur les deux berges encadrant l’unique pont jeté par dessus la frontière, l’Iran a construit de hauts murs pour empêcher le passage à la nage des trafiquants afghans d’opiacés. En apparence, impossible de passer la frontière sans s’inscrire dans la file d’autobus et camions qui patientent aux douanes.Ainsi, Téhéran n’a pas menti. Sur son front Est, du Turkménistan jusqu’à la côte du Makran, l’Iran sest construit une ligne Maginot, aujourdíhui doublée d’un système de détection électronique. Avec l’appui des Nations Unies – mais aussi de la Belgique, qui a épaulé le programme antidrogue à hauteur d’un demi-million d’euros – un réseau de radars terrestres surveille les 1.840 kilomètres de frontière, cependant que les garnisons de police et de Gardiens de la révolution ont reçu leurs premiers équipements de vision nocturne. Dont coût : 210.000 millions d’euros pour le seul programme électronique des trois dernières années. Voilà qui ne colle pas du tout avec ce que nous avons appris du côté afghan.Mais pourquoi nous montrer tout cela aujourd’hui, alors que depuis bientôt dix ans, nous demandions en vain à venir ici ? Que 3.700 soldats et policiers iraniens sont morts ici ces dix dernières années est un fait connu : même si les chiffres sont parfois contestés, on sait que l’Iran est le premier rempart de l’Europe contre les flots d’héroïne. Alors pourquoi ce mystérieux rendez-vous, un mercredi à quatre heures du matin, à l’aéroport domestique de Téhéran ?Les raisons sont multiples. Téhéran ouvre ses portes parce qu’enfin, l’Iran a été reconnu par la communauté internationale (et les Etats-Unis) comme un acteur nécessaire à la reconstruction de l’Afghanistan.Et puis demeure cette conviction forte des Nations Unies, que l’Iran souhaiterait voir partagée par la communauté internationale : ” L”Iran possède une des meilleures forces anti-drogues du monde”, nous martèle l’ex-n°2 des Nations Unies, Antonio Mario Costa, ex-directeur de l’Office contre la drogue et le crime (ONUDC).Il n’y a pas que les policiers, gardiens de la révolution et basijis tués sur le front de la drogue : il y a aussi cet incendie intérieur qui frappe l’Iran et a convaincu dernièrement la république d’installer des distributeurs automatiques de seringues. L’Iran a désormais le plus haut taux d’héroïnomanie au monde. Un record aggravé depuis 1997 par une explosion des cas de contamination HIV.L’Iran n’accuse pas seulement l’Afghanistan. Elle dénonce la tiédeur de l’Union face à Téhéran et, au même moment, pointe ces camions bulgares – donc européens – qui viennent jusqu’en grande banlieue de Téhéran charger les centaines de kilos d’héroïne produits sous couverture, dans des exploitations agricoles de la région de Qazvin. Téhéran veut que cela se sache.C’est pour cela qu’un beau mercredi, à l’aube, une poignée de diplomates et quelques journalistes étonnés ont atterri à Zahedan, chef-lieu d’une province insurgée, le Sistan-Baloutchistan, région la plus pauvre du pays. Un diplomate iranien a admis venir ici pour la première fois de sa vie. Et pour cause. Foyer du mouvement insurgé sunnite Jundullah, le Baloutchistan iranien est – tout comme son homonyme pakistanais – au croisement de trois périls : l’insurrection indépendantiste baloutche, les trafics d’armes de l’insurrection afghane, les trafics de drogues des narcos afghans. Les attentats sont réguliers – le président Ahmadinejad a failli perdre la vie ici en décembre 2005 -, ce qui explique la discrétion de notre voyage. ” Du lever au coucher du jour, les forces de l’ordre tiennent le chef-lieu”, remarque un spécialiste étranger. “Mais la nuit, Zahedan est aux mains des bandits.” Les Nations Unies tiennent un discours similaire : dans la ville proche de Shirabad, 40 à 65% des revenus sont liés aux trafics et aux organisations criminelles.Déterminées à retrouver un niveau acceptable de sécurité, les autorités iraniennes veulent montrer leurs muscles à la population et à l’Occident  : devant nous, des centaines voire des milliers d’hommes et de femmes – forces spéciales encagoulées, unités spéciales de police, basijis – se livrent à des démonstrations de force, défilés et combats simulés pas toujours convaincants mais qui témoignent d’une détermination réelle. “Ces trois dernières années, nous avons ajouté 80 kilomètres de mur, 160 tours de guet, 460 kilomètres de fossés”, nous soutient le chef de la police nationale Esmail Ahmadi Moghaddam. “Soit 570 millions d’euros dépensés pour la seule sécurité des frontières Est.”  En contrepartie, demande une consoeur iranienne, qu’a fait pour nous la communauté internationale ? “Les Nations Unies font avec l’argent qu’on leur donne”, répond l’ONU. “Et jusqu’ici, les dons destinés à l’Iran ont été très limités.” CQFD

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