Geneviève a craqué et tué ses enfants
posté le 28 février 2007 |
catégorie Affaire Lhermitte

Une famille sans histoire à Nivelles, en apparence seulement. La mère était dépressive. Cinq enfants sont morts.
Comment expliquer l’inexplicable ? Mercredi en milieu d’après-midi, à Nivelles, une mère de famille apparemment sans histoire a tué ses cinq enfants dans la maison familiale. Elle a utilisé un couteau. Selon les premiers éléments de l’enquête, elle a ensuite tenté de mettre fin à ses jours. En vain. Geneviève Lhermitte a été hospitalisée à La Louvière. Bouchaib Mokadem, le père des enfants, est revenu de voyage en soirée. Il a été informé puis interrogé par les enquêteurs.
A Nivelles, personne ne comprend, depuis les voisins qui connaissaient bien et appréciaient cette grande famille jusqu’au bourgmestre qui parle de gens « bien intégrés ». Mais il apparaît que la mère était dépressive. Elle était suivie par un psychologue. A l’école que fréquentait l’aînée, on évoque aussi des problèmes familiaux liés à la rigidité d’un père, souvent absent. Dans une lettre à son amie, Geneviève Lhermitte semble dire que plus personne ne la comprenait.
Rien n’annonçait le geste de Geneviève
Nivelles La mère qui a égorgé ses cinq enfants aurait prémédité son acte
La famille vivait apparemment heureuse. Mais la mère était dépressive depuis des mois. Derrière la façade, le malaise couvait.
Je ne comprends pas. Jamais on n’aurait pu penser à un tel drame. » Avenue Général Jacques, l’artère de pénétration en provenance de Wavre, c’est la consternation. Tous les riverains sont sous le choc. La famille Mokadem s’était installée voici cinq ans dans une des nombreuses maisons bourgeoises du quartier. Bouchaib Mokadem, né au Maroc en 1964, et Geneviève Lhermitte, née le 16 novembre 1966, avaient cinq enfants, Yasmine (née en 1992), Nora (1995), Myriam (1997), Mina (1999) et Mehdi, seul garçon, né en 2003.
De Bouchaib, le père, on sait peu de chose. Pour les uns, il travaillait « dans la recherche ». Selon d’autres, il était représentant en produits pharmaceutiques. Son « patron » aurait été le docteur Schaar, qui louait le second étage de la maison. Une autre source le présente comme « coursier ou livreur », en Belgique et à l’étranger, ce qui expliquerait ses absences fréquentes. De source officieuse mais proche de la famille, il se dit qu’il n’aurait plus mis les pieds chez lui depuis fin décembre 2006.
Pour la maman, on ne tarit pas d’éloges. Prévenante, attentionnée, souriante, de bonne humeur, polie, elle aimait ses enfants. Elle les conduisait chaque jour à l’école des Frères, distante de quelques centaines de mètres, elle faisait avec eux des achats dans une grande surface toute proche, elle les emmenait à la piscine communale plusieurs fois par semaine et chaque dimanche. Elle portait son cadet « en kangourou », serré contre sa poitrine même quand la pluie redoublait et la forçait à ouvrir un parapluie. Bref, rien ne laissait supposer l’acte irréparable qu’elle a commis ce mercredi.
« Les services de secours ont reçu un appel de la maman vers 14 h 15, explique le procureur du Roi de Nivelles, Jean-Claude Eslander. C’est le central de Mons qui a reçu l’appel. Elle annonçait qu’elle venait de tuer ses enfants et allait mettre fin à ses jours. » Très vite, la police locale se rend sur place. Sur la porte d’entrée de la maison, deux avis presque identiques mais d’écriture différente. L’un sur un petit bout de papier collé à la porte : « Appeler la police. Urgent ». Le second, rédigé d’une écriture plus nerveuse au gros marqueur rouge, sur la porte blanche, à quelques centimètres du premier : « Appeler la police ». Sans mention d’urgence. Surprenant.
Dès que les enquêteurs arrivent à l’étage, c’est une scène apocalyptique qui s’offre à eux. Dans leur chambre respective, les cinq enfants gisent sur le lit, égorgés. L’aînée semble avoir tenté de résister. Les gosses avaient-ils été endormis ? Le procureur du Roi arrivé en milieu d’après-midi ne peut le dire. « Les autopsies doivent encore être pratiquées. » Dans quel ordre les enfants ont-ils été assassinés ? Même réponse. L’acte a-t-il été prémédité ? Tout porte à le croire. En fin de matinée, la mère de famille a rédigé une lettre qu’elle est allée déposer dans la boîte aux lettres de sa meilleure amie, Valérie G., allée du Jaquemart, à quelques dizaines de mètres.
Jean-Marie Ernalsteen, un voisin, avait tissé des liens étroits avec la famille, en particulier les enfants. « Ils sont venus me rendre visite récemment car j’ai eu un accroc de santé. Ils étaient d’une gentillesse exceptionnelle. Dimanche, j’ai été aider Yasmine qui devait rédiger une dissertation. L’entraide était monnaie courante. Le 30 décembre, pour la fête du mouton, ils sont venus m’offrir des côtelettes. »
Selon le procureur Eslander, « depuis plusieurs mois, la maman était dépressive. Elle était d’ailleurs suivie par un psychologue ». Un état de fait que tout le voisinage ignorait. Et qui pourrait, l’enquête le dira, expliquer la lourdeur du geste posé par cette mère de famille qui n’a pas réussi à aller jusqu’au bout de son acte. Hospitalisée, elle a été opérée hier après-midi ; en cours de soirée, on apprenait qu’elle était hors de danger. Physiquement. Quant aux blessures morales…
Une lettre à l’amie proche
Geneviève Lhermitte, la maman de Nivelles, a déposé une lettre dans la boîte de sa meilleure amie, Valérie G., vendredi matin. Le texte précis de ce qui ressemble à un appel au secours n’est pas connu. Mais il apparaît que la mère de famille évoquait son psychologue, avec lequel elle avait rendez-vous ce vendredi. Selon nos informations, Geneviève Lhermitte disait vouloir renoncer à cette visite. Au point, semblait-il, de conseiller à son amie de s’y rendre à sa place. Annonçait-elle ainsi sa volonté d’en finir et prévenait-elle sa connaissance du choc qu’elle allait subir en apprenant le drame ? L’enquête devra le déterminer. A son amie encore, Mme Lhermitte disait son sentiment d’être totalement incomprise et de ne trouver personne qui puisse se mettre à sa place pour se rendre compte des difficultés qu’elle rencontrait.
Le mystère d’une mère
Sans histoire, la famille Mokadem ? Tout le laissait penser dans le quartier. Pourtant, certains éléments d’ordre privé parvenus aux enquêteurs hier soir ne manqueront pas de les interpeller et d’aiguiser leur curiosité.
Visiblement, tout n’était pas si rose derrière les murs de la maison cossue de l’avenue Général Jacques. La mère était dépressive. Le fait d’avoir eu coup sur coup cinq enfants ne semble pas y être étranger. Les professeurs de Yasmine, au collège Sainte-Gertrude de Nivelles, n’ignoraient pas que le mari avait dit que tant qu’il n’aurait pas un garçon, « on continue ».
Ancienne prof de math, Geneviève Lhermitte était épuisée. Elle devait en effet s’occuper seule de ses enfants, même si elle recevait un coup de main précieux de Yasmine, qui, parfois, conduisait ses frère et soeurs à l’école. Il lui arrivait d’ailleurs d’arriver en retard au collège, où elle était considérée comme une (très) bonne élève, toujours très soignée.
Pour les profs, le père était considéré comme strict, exigeant, rigide. Selon certains témoignages, il aurait obligé les enfants à faire le ramadan. La mère, elle, serait devenue « soumise » au fil du temps. Au parquet de Nivelles, on affirmait même mercredi soir que l’enquête tendait à démontrer que la mère était tombée « dans le moule ».
Du côté des professeurs de Sainte-Gertrude, il se confirmait hier soir qu’en début d’année scolaire, Yasmine avait porté le foulard. L’une de ses professeurs qui la connaissait très bien s’en était étonnée. L’adolescente s’était mise à pleurer.
Une rumeur court à Nivelles : la mère craignait que le père emmène ses enfants au Maroc, ce qu’elle n’aurait pu supporter.
De retour hier en début de soirée à l’aéroport de Zaventem alors qu’il revenait de l’étranger, le père de famille a appris le drame de la bouche des policiers. Il a été entendu en cours de soirée afin d’apporter des éléments qui pourraient aider les enquêteurs à comprendre le drame.
« C’est souvent une espèce d’acte d’amour… »
entretien
Christian Mormont est professeur de psychologie clinique à l’ULg et président du Centre violence et traumatisme.
On est frappé par la répétition de ces « drames familiaux », au cours desquels des parents se donnent la mort de manière souvent spectaculaire, après avoir tué leurs enfants… Comment les expliquer ?
C’est vrai que l’on constate des cas spectaculaires, mais la médiatisation est peut-être plus grande qu’elle ne l’a été… Il s’agit en tout cas d’un phénomène qui a toujours existé. Généralement, la cause qu’on leur attribue, c’est un trouble mental (ou du moins une crise) typique et qui, au fond, se présente comme un moment de profond désespoir.
Qu’est-ce qui passe par la tête du suicidaire qui emporte ses enfants avec lui dans la mort ?
La meilleure chose que l’on puisse faire pour les gens qu’on aime le plus, c’est les soulager et les protéger de cette chose abominable qu’est la vie… C’est donc souvent une espèce d’acte d’amour, en quelque sorte : il faut épargner à ceux qu’on aime les grands malheurs qui les attendent…
La manière dont on passe à l’acte a-t-elle une importance symbolique, ou est-ce une simple question d’opportunité ?
Franchement, j’ai le sentiment que dans ce genre d’actes, il y a peu de messages à l’intention des autres. Les suicides auxquels vous faites allusion portent la marque du suicide des « mélancoliques » (à ne pas comprendre dans le langage courant : il s’agit d’une dépression extrêmement grave et souvent psychotique), qui véhicule une intention très marquée de réduire, de détruire, d’anéantir le corps et la vie. Ce sont souvent des personnes qui font des tentatives de suicide (et souvent des suicides) avec des moyens destructeurs…
S’ouvrir discrètement les veines dans son bain ou s’immoler par le feu au milieu d’une grand-place n’est tout de même pas indifférent dans le chef de celui qui passe à l’acte…
Je pense que vous avez effectivement raison. Il y a des suicides spectaculaires qui, bien sûr, auront un sens dans la tête de celui qui le pratique. On peut se suicider pour adresser un message à quelqu’un, à quelques-uns, ou à son entourage. Et puis certains suicides, d’une autre nature, ont une valeur probablement aussi de message, mais alors plutôt contre le monde, contre Dieu, contre quelque chose de plus « universel » qu’un problème de relations de personne à personne.
On entend souvent dire que la déshumanisation de la société, la réification, conduit à ce type d’actes désespérés. Est-ce pertinent ou est-ce un cliché ?
Il est toujours difficile d’isoler les choses, mais j’ai le sentiment que le mode de vie que nous avons, la perte d’un certain nombre de valeurs, etc., sont des explications un peu légères pour expliquer ces états aigus de désespoir illimité, qui sont concomitants d’actes aussi terribles que tuer ses enfants et se tuer soi-même après.
L’appel au calme du collège de Yasmine
Beaucoup de choses se disent après le drame. « Je crois qu’il faut retrouver un peu de calme », suggère Gilbert Brancart, le directeur du collège Sainte-Gertrude, à Nivelles.
Yasmine, l’aînée, 14 ans, était en troisième année de l’enseignement général. Ses quatre frère et soeurs fréquentaient l’école Saints-Michel et Thérèse. Le collège disposait jadis d’une petite école, constituée de deux classes préparatoires : elles ont ensuite été fusionnées avec l’école Saints-Michel et Thérèse. C’est pourquoi deux des cinq enfants Mokadem suivaient aussi, en fait, leur scolarité au collège Sainte-Gertrude.
Le directeur connaissait bien sûr Yasmine, mais sans plus. « Je connais plus les mauvais élèves que les bons, dit-il. Et Yasmine était plutôt parmi les bons. »
Une réunion a eu lieu, mercredi, après le drame, avec notamment la titulaire de la classe fréquentée par Yasmine. Il a été confirmé que Yasmine n’était pas venue à l’école le matin. Le professeur ne s’en est pas inquiété. Yasmine était une élève sans histoire et la grippe sévit ces temps-ci.
On évoque le fait que depuis peu, Yasmine portait ou aurait porté pendant un temps le foulard. Le directeur ne l’a jamais remarqué.
Les élèves pourront compter sur l’aide du centre PMS pour un suivi psychologique et du centre PSE pour d’éventuelles conséquences physiques, telle une crise d’asthme due à l’émotion. La zone de police mettra aussi à disposition sa cellule d’accompagnement. « L’important, c’est que les enfants expriment ce qu’ils ont en eux. »
« La vie privée nous échappe »
entretien
Bourgmestre de Nivelles, Pierre Huart est arrivé très tôt sur les lieux du drame. Jamais jusqu’à présent sa commune n’avait connu affaire aussi sordide. Sous le choc, le maïeur a néanmoins accepté de faire part de son sentiment à la presse.
Connaissiez-vous la famille Mokadem ?
C’est une famille qui s’est installée dans la commune voici plusieurs années. Elle s’est très bien intégrée à la communauté et n’a jamais connu d’histoires. Les enfants étaient très polis, serviables et toujours tirés à quatre épingles. Jamais on n’aurait pu penser qu’elle allait connaître un tel drame. Preuve qu’elle comptait s’établir définitivement à Nivelles, elle avait sollicité un permis de bâtir vers 2001.
Il se dit que la maman était dépressive…
C’est possible mais je n’en savais rien. Vous me l’apprenez.
Quant au papa, les riverains disent qu’on ne l’a plus vu depuis le mois de décembre…
L’enquête le dira mais cette information n’a pas été portée à ma connaissance.
Il a été interpellé ce mercredi soir à l’aéroport de Bruxelles-National…
Effectivement, l’information vient de m’être communiquée. Nous lui avons mis un psychologue à disposition. Il était interrogé par la police fédérale ce mercredi soir. Mais je ne peux pas vous dire s’il partait à l’étranger ou s’il en revenait. C’est un homme qui est apparemment amené à beaucoup voyager pour son travail de délégué médical.
Visiblement, ces derniers mois, il avait demandé à Yasmine de porter le voile…
C’est une information étonnante car tous les enfants sont inscrits dans l’enseignement libre. En tout cas, cette information est troublante et rien ne laissait apparaître une telle attitude.
La maman serait devenue soumise…
A l’extérieur en tout cas, elle était toujours aussi ouverte et sociable. Mais vous savez, ce qui se passe en privé nous échappe.
JEAN VANDENDRIES, MICHAEL CHALKLIN, WILLIAM BOURTON, FREDERIC DELEPIERRE,
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