Geneviève, une mère « exaspérée »
posté le 5 mars 2007 |
catégorie Affaire Lhermitte

Une femme étouffée par l’influence que le protecteur de la famille exerçait sur son mari, selon ses déclarations. A l’issue d’une audience particulièrement brève, la chambre du conseil de Nivelles a prolongé hier d’un mois le mandat d’arrêt de Geneviève Lhermitte, inculpée pour l’assassinat de ses cinq enfants.
Son état physique et mental requiert des soins constants dispensés à l’hôpital de Jolimont, dans une chambre isolée devant laquelle deux policiers passent régulièrement. À l’intérieur, une gardienne de prison et une infirmière. Geneviève Lhermitte n’est pas totalement libre de ses mouvements, une main est menottée au lit. Le transfert dans la section psychiatrique de la prison de Berkendael, à Bruxelles, pourrait s’opérer dans les prochains jours.
Les visites qu’elle a reçues se limitent au magistrat instructeur Françoise Destrée, aux enquêteurs, à sa soeur Catherine, aux avocats Thierry Bayet et Geneviève Van Peteghem, commis d’office par le barreau de Nivelles, puis Xavier Magnée, lequel a invité Daniel Spreutels à l’assister dans la défense de la meurtrière présumée. Une femme pour laquelle les notions de présent et de passé sont confuses et dont les explications sont tantôt précises, tantôt vagues. Les précisions concernent la mort de ses enfants. Selon ses dires, affirment ses avocats, Geneviève était arrivée à un stade tel que la raison était dépassée et, pour reprendre son expression : « La machine était lancée et plus rien ne pouvait l’arrêter. »
Le couteau ? Elle affirme aux enquêteurs l’avoir acheté dans une grande surface en rentrant chez elle après avoir déposé une lettre à son amie Valérie. Elle s’y dit dans une situation sans issue qu’elle aurait voulu expliquer à son mari parti au Maroc reconduire sa mère venue passer les fêtes de fin d’année à Nivelles. Son absence dura un mois. Elle dit avoir tenté à plusieurs reprises de l’appeler, pas toujours avec succès. Ses enfants se seraient inquiétés de la voir pleurer.
Elle revoit et décrit la scène, enfant par enfant, en commençant par le plus petit. Les plus âgées des filles ont essayé de résister. Elle a ensuite tenté de se suicider. Un seul coup qu’elle voulait se porter au coeur. Elle toucha un poumon et ne dut son salut qu’à une prise en charge médicale très rapide car l’organe atteint avait provoqué une insuffisance respiratoire grave. Submergée par le chagrin, elle est encore plus malheureuse de n’être pas parvenue à mettre fin à ses jours.
Les raisons de son acte ? Dans sa déposition, relayée par ses avocats, elle n’articule aucun grief précis à l’égard de son mari qui lui aurait expliqué son long séjour au Maroc par des raisons financières. Le billet d’avion aurait coûté bien moins cher en cas de retour un mois après le départ. Elle ne parle pas de l’interdiction faite par son mari, selon certains témoins dont sa soeur Catherine, de communiquer avec sa famille, ni de la crainte de voir ses enfants partir définitivement au Maroc. Mais elle reconnaît avoir envisagé avec appréhension de devoir partir au Maroc au cas où la source financière providentielle de l’ami médecin se tarirait.
Ce dernier, Michel Schaar, le médecin mécène, a tracé un tableau quasi idyllique de la famille. Il était à cent coudées de la manière dont sa présence est perçue par Geneviève, selon ses déclarations à la justice. Celle-ci émet de vives critiques à l’égard du bienfaiteur qu’elle jugeait omniprésent et omnipotent dans la mesure où c’est lui qui, dit-elle, détenait les cordons de la bourse d’ailleurs généreusement libérés.
À entendre Geneviève Lhermitte, citée par ses avocats, le Dr Schaar gérait tout, était à ce point envahissant que toute intimité normale du couple était absente. Il maîtrisait totalement, dit-elle, le contexte familial et avait rendu la vie « impossible » à Geneviève qui, a-t-on appris, avait également lancé un message d’alerte à l’intention du psychiatre auquel elle rendait visite depuis plus d’un an.
Ses déclarations seront évidemment confrontées à celles du mari et à celles de l’ami médecin. L’état mental de Geneviève sera au centre de toutes les recherches ces prochains mois. Deux experts ont été désignés pour tenter de le cerner au moment des faits et aujourd’hui, de comprendre comment cette femme est entrée dans une dépression aussi profonde, où « l’exaspération » face à la dette de reconnaissance du mari vis-à-vis du médecin samaritain l’a emporté sur l’amour incommensurable qu’elle portait à ses enfants.
Des milliers de personnes au dernier voyage
Il est 12 h 55 à la grande mosquée de Bruxelles, parc du Cinquantenaire. C’est l’heure où commence la deuxième des cinq prières de la journée. De toutes les rues avoisinantes, les gens affluent. Ils sont musulmans à une écrasante majorité. Ils viennent rendre un dernier hommage à Mehdi (4 ans), Mina (7 ans), Myriam (10 ans), Nora (12 ans) et Yasmine (14 ans), les cinq enfants égorgés mercredi dernier par leur maman à Nivelles.
Le dernier voyage des victimes a commencé un peu plus tôt aux Pompes funèbres islamiques de Belgique, à Fleurus. Le convoi escorté par des policiers fédéraux rejoint Bruxelles.
À la sortie de la grande mosquée, Koumealo est en larmes. « J’ai vu les cinq cercueils, dit cette Africaine de 59 ans. C’est une réalité. Elle l’a fait, elle les a tués ! » La prière funéraire a commencé. La grande salle est comble, outre les gens alentour. On n’y voit que des hommes, sauf sur un petit balcon où ne se trouvent que des femmes. « Il ne faut pas mélanger, dit Mohamed (52 ans), un père de cinq enfants venu de Strasbourg. Quand on fait une prière, il faut être concentré. Quand il y a un mélange, c’est très difficile. » La famille de l’infanticide reste invisible. On dit qu’elle est à l’étage. « On ne pouvait pas lui interdire d’être là, dit Mohamed. Elle souffre, elle aussi. Il ne faut pas ajouter de la souffrance à la souffrance. »
Les invocations s’adressent aux victimes et à leurs proches. Bouchaïb Moqadem, le père, effondré, est là avec le médecin Michel Schaar, le parrain des cinq enfants. Il louait le dernier étage de la maison du drame. Face à la douleur du père, il est devenu son porte-parole.
La prière invoque les enfants morts « pour que Dieu envoie des anges afin d’emmener les victimes au paradis », explique Mohamed, 32 ans, de Schaerbeek. Les croyants prient debout : « Allah Akbar. »
Il faut interrompre la présentation des condoléances. Il y a trop de monde. Mais pour un musulman, le deuil dure 40 jours. Les cercueils sortent de la mosquée vers 13 h 45. Des gens pleurent.
Le convoi se dirige vers Nivelles. Tout au long du ring O, il est interdit de le dépasser. Il arrive à Nivelles à 14 h 45. Les cercueils sont déposés dans un funérarium, Faubourg de Soignies. « Toute la ville doit faire son deuil », dit le premier échevin Simon Najm.
Le père et Michel Schaar se sont entretenus quelques minutes avec le bourgmestre Pierre Huart. Le second ne pouvait pas récupérer son passeport dans la maison du drame, sous scellés. La Ville lui en a préparé un en urgence afin que lui aussi puisse assister à l’inhumation des enfants, ce mardi, à Agadir au Maroc.
Au funérarium, beaucoup de gens bouleversés défilent. À 15 h 40, c’est la classe de Yasmine. « Il fallait que je fasse mon deuil, dit Lutgarde (65 ans), de Nivelles. Je pleure depuis mercredi. Toute la ville est sous le choc. Chaque matin, je vais nager. On ne parle que de cela, même dans l’eau. » À 15 h 55, le père livre quelques mots à la presse. Très touché par l’hommage, il tient à être présent. « Moi, j’invite tout le monde à Agadir. » Quelques minutes plus tard, c’est au tour de Michel Schaar. On lui demande ce qu’il pense des propos de Catherine Lhermitte, la soeur de Geneviève, la maman infanticide. Démonté contre une certaine presse, le père déboule : « Ne parle de personne, Michel ! »
À 8 ans et demi, Ikram est venue avec sa maman et ses deux petites soeurs : « Je ne connaissais pas les enfants mais ils seront toujours dans mon coeur, même s’ils sont partis. »
À 18 h 30, les cercueils sont transportés à Zaventem. À 19 heures doit commencer une veillée funèbre, organisée par la Ville, à l’église des Récollets, à 200 mètres de la maison du drame. Le père téléphone au bourgmestre. Il sera en retard.
L’office commence sans lui. Un prêtre, un théologien musulman et un pasteur. Mais pas de représentant laïque : la veillée se déroule dans un lieu cultuel.
L’office commence à 19 h 20. Pierre Huart parle d’une « intense émotion collective ». Cinq enfants déposent autant de bougies. Le papa arrive à 19 h 55. La chanson « Ensemble » ponctue l’hommage. Bouchaïb Moqadem sort le premier. « Merci », dit-il.
Un père qui se sent abandonné et accusé
Bouchaïd Moqadem est un père qui vit un double deuil depuis mercredi : celui d’avoir perdu ses enfants et celui de se sentir exclu de la société. Il ne comprend pas et se sent seul. » Vanessa est mère de famille. Elle n’est pas de confession musulmane mais a tenu à venir à la grande mosquée de Bruxelles pour rendre un dernier hommage aux cinq petites victimes du drame de Nivelles.
« Il est normal que toutes les nationalités soient représentées. La peine n’a pas de couleur, ajoute la jeune femme. On juge cet homme coupable. Mais de quoi ? D’être parti un mois avec sa mère ? »
Ce sentiment exprimé par Vanessa, tout l’entourage de Bouchaïd Moqadem le ressent. Mais au-delà de la simple stigmatisation du père, c’est une communauté qui a l’impression d’être pointée du doigt. Comme ce fut, par exemple, le cas au lendemain de la mort de Joe Van Holsbeek, à la gare Centrale de Bruxelles.
« Comme si dès qu’un problème survenait dans un couple mixte c’était la faute de la composante musulmane », dit un jeune responsable d’une association.
Imam à Bruxelles, Mohammed Fatah-Allah est un ami de longue date de Bouchaïd Moqadem. Depuis mercredi, il le soutient et lui offre un accompagnement spirituel. « On reproche à Bouchaïd d’avoir passé un mois au Maroc. Mais c’est Geneviève elle-même qui a proposé à son mari qu’il raccompagne sa maman parce qu’elle ne supportait pas le froid. Il n’y avait aucun problème de communauté. La famille vivait dans le confort et Geneviève chérissait ses enfants. »
La famille Moqadem, l’imam la connaissait de l’intérieur. Pour lui, Bouchaïd n’a jamais obligé son épouse à se convertir. « Elle l’a fait d’elle-même et elle respectait les règles de la nourriture halal. » Quant aux difficultés que peut rencontrer un couple mixte, « c’est sûr qu’il y a peut-être plus de concessions à faire au niveau culturel, commente l’imam, mais en une quinzaine d’années de mariage, le couple s’est peut-être disputé deux fois… »
On est donc loin du couple au bord de l’implosion ? « Et comment, embraie l’imam. Bouchaïd m’a dit qu’il venait d’acheter une grosse voiture. Pour les vacances, il voulait emmener la famille au Portugal et en Espagne, pour montrer les racines de la culture arabo-musulmane. Aujourd’hui encore, il m’a dit : Je lui ai pardonné. Si je veux voir Geneviève, c’est pour comprendre… »
« Comprendre. » Le mot revient aussi, comme un leitmotiv, chez les proches du papa. Outre le geste fou de Geneviève, les amis veulent aussi comprendre pourquoi les autorités belges sont aussi discrètes depuis mercredi. « Bouchaïd est comme un frère, commente Hassan Rahadi, qui épaule le papa depuis jeudi matin. À part l’ambassade et le bourgmestre de Nivelles, il n’a reçu d’aide de personne. La cellule d’aide aux victimes lui a donné une carte de visite sur laquelle le numéro de GSM a été barré. Nous sommes Belges. Les enfants sont nés ici. L’an passé, lorsqu’il y a eu des drames, le monde politique s’est fait entendre. Ici, rien. Pas un coup du fil du Premier ministre ou d’une autorité. Où sont les gens qui nous représentent ? »
Et l’ami de poursuivre : « Bouchaïd a perdu ses enfants. Il ne peut plus rentrer dans sa maison. S’il n’avait pas le salon d’un couple d’amis, il dormirait dehors. »
JEAN VANDENDRIES, MICHAEL CHALKLIN, FREDERIC DELEPIERRE
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