Les funérailles des enfants Moqadem
posté le 7 mars 2007 |
catégorie Affaire Lhermitte

Entre solennité et larmes, les cinq enfants tués il y a une semaine par leur maman, ont été enterrés hier à Agadir.
reportage
Agadir
De notre envoyé spécial
Minuit pile, dans la nuit de mardi à mercredi, aux abords du petit aéroport Al-Massira d’Agadir, au Maroc. En avance de douze minutes sur l’horaire habituel, un Boeing 737-500 de la Royal Air Maroc en provenance de Casablanca vient de se poser sur la piste et coupe ses réacteurs. D’ordinaire anodine, l’opération suscite cette fois l’émoi. Une certaine tension même. Exceptionnellement, les portes-fenêtres du hall des arrivées sont ouvertes vers le tarmac. Quelques dizaines de personnes s’y précipitent. S’ensuivent quelques cris, des sanglots, des larmes aussi.
Arrivées quelques minutes plus tôt, deux ambulances rouges de la protection civile marocaine, quittent le parking extérieur de l’aéroport et s’approchent de l’appareil, gyrophare bleu allumé.
La porte avant de l’avion s’ouvre. Bouchaïb Moqadem, le papa des cinq enfants égorgés par leur mère à Nivelles la semaine dernière, descend lentement les escaliers. Il est accompagné de ses frères et soeurs ainsi que de proches, qui le soutiennent depuis le jour du drame.
Pendant ce temps, les membres des services de secours sortent de la soute du Boeing les cinq petits cercueils blancs de Yasmine, Myriam, Nora, Mina et Medhi pour les placer dans les ambulances qui vont ensuite les conduire à la morgue.
Retenant difficilement ses larmes, Bouchaïb avance péniblement vers la porte de l’aéroport, épaulé par le parrain des cinq enfants, le docteur Schaar, lui aussi fort abattu. Régulièrement, les deux hommes arrêtent leur progression, happés par la cinquantaine de personnes venues leur apporter un peu de réconfort. Une petite centaine de personnes en tout.
Marquant un arrêt, le papa effondré déclare néanmoins se sentir « serein ». « Je suis bien entouré. Mes enfants sont marocains et belges. Leur maman a souhaité qu’ils soient enterrés ici et je respecte son choix. Car je respecte ma femme. » Salués par la consule de Belgique à Agadir, Nancy Rossignol, le papa et le parrain, en larmes, montent dans une Toyota noire suivie de trois voitures et des deux ambulances rouges. Il est une heure du matin.
Après une nuit, que la famille définira comme courte, l’heure était au recueillement ce mercredi matin. Vers 10 heures, tous ceux qui souhaitaient venir présenter ses condoléances ou témoigner d’un geste de sympathie étaient invités dans la maison familiale à Ben Sergaou, à cinq kilomètres d’Agadir. La maison rose des Moqadem se dresse à côté d’une école maternelle et primaire au doux nom de « Jardin des anges ». Pour accueillir les invités, huit grandes tonnelles blanches ont été installées. En attendant la réception qui suivra l’enterrement de l’après-midi, une vingtaine d’hommes en djellaba récitent des versets du Coran en hommage aux enfants. Venues saluer la famille, trois mamans s’interrogent. « Nous ne comprenons pas mais nous n’avons ni haine ni colère. » Agé de 72 ans, Mustapha, le visage buriné et creusé de rides, donne un peu l’image du sage du quartier. Il estime « regrettable de voir des choses pareilles ». « Mais de tels actes sont commis tous les jours. Que le papa soit patient : la vie doit continuer. »
A 10 h 45, le cortège familial quitte Ben Sergaou pour la morgue de l’hôpital Hassan II. Afin que la grand-mère paternelle des enfants puisse leur dire un dernier au revoir, en toute intimité.
Sur le coup de 12 h 25, la famille et les cinq cercueils blancs font leur entrée dans la grande mosquée Mohamed V. Peu avant 13 heures, l’appel à la prière est lancé. Les croyants du quartier gagnent petit à petit le lieu de culte sans forcément savoir qu’on enterre cinq enfants. « Ce type de cérémonie se fait discrètement chez nous, commente Abderrahmad. Nous ne le signalons pas forcément dans les journaux ou en rue. Nous préférons l’intimité. » Et de fait, la presse sera invitée à vivre l’événement à l’extérieur pour ne pas perturber le recueillement. Et la cérémonie sera brève. « Le temps de la prière du midi, un quart d’heure, poursuit Abderrahmad, plus une minute pour la prière aux enfants morts. »
C’est donc vers 13 h 15 que le cortège funéraire s’ébranle pour gagner le cimetière des Martyres, à Ben Sergaou. Là, tout s’accélère. Une foule de 500 personnes est agglutinée et « porte » littéralement les cinq enfants vers leur dernière demeure. La terre a déjà été creusée en cinq endroits, les enfants reposeront côte à côte. Un à un, les cercueils sont sortis des ambulances et posés délicatement en terre. Un maître de cérémonie répand sur chaque sépulture parfum de rose, pétales de roses séchés et henné. Ajoutant encore à la solennité de l’instant, dans l’assemblée, des hommes récitent à voix haute des versets du Coran.
Des membres de la famille éclatent en sanglots. Le papa, lui, résiste. Jusqu’au moment où, en dernier lieu, le petit Medhi est mis en terre. Là, Bouchaïb s’effondre. Les sanglots le saisissent et ses jambes le lâchent. Le docteur Schaar le soutient. Le papa se reprend. Les cercueils sont recouverts de dalles de béton et de terre qui est ensuite arrosée. Les yeux et les joues du papa s’humidifient à nouveau. « Béni soit Dieu. Dieu merci ! », lance-t-il en guise d’ultime adieu à ses enfants. Lui emboîtant le pas, un imam rappelle dans ses prières que « ces plantes-là sont venues de la terre, elles retournent donc à la terre ».
« Ma femme est une super nana énergique »
Ben Sergaou (Maroc)
De notre envoyé spécial
A l’issue des obsèques, toujours choqué par les événements, Bouchaïb Moqadem a accepté d’accueillir la presse dans le living de la maison familiale. Posé, il dit comprendre que la « population belge soit choquée et triste. Pourtant, nous étions une famille intégrée et équilibrée. Ma femme est une super nana pleine d’énergie qui s’occupait des enfants dès leur lever. » Interrogé sur l’omniprésence du docteur Schaar à ses côtés, Bouchaïb explique le connaître « depuis tout jeune ».
« C’est un ami de la famille depuis que mon frère est décédé. Il m’a pris en charge dès que je suis arrivé en Belgique », il y a près de vingt ans. Vient la rencontre avec Geneviève Lhermitte. « Elle est rentrée dans ma vie et nous avons décidé de nous marier, se remémore l’administré nivellois. Pendant un an, nous avons vécu avec le docteur Schaar. »
« A l’époque, Geneviève était enseignante dans des écoles difficiles, notamment Chomé Wyns, à Anderlecht, poursuit Bouchaïb. Un jour, elle n’a plus eu envie de travailler. Nous avons eu notre premier enfant, une fille. Puis une deuxième fille. C’est elle qui a choisi d’en avoir beaucoup. »
Puis est arrivé un garçon, le petit Medhi. En 2000, le couple s’installe à Nivelles.« Nous n’avons jamais eu de problèmes personnels et pour ce qui est de la justice, nous faisons confiance aux enquêteurs. On va peut-être apprendre des choses… », lance-t-il laconiquement avant de se lever pour quitter la pièce.
Non loin de là, Naïma, la soeur de Bouchaïb, vivant aussi en Belgique, tient à remercier toutes les personnes belges ou marocaines qui ont permis « le rapatriement de nos cinq étoiles vers leur pays d’origine. » Quant aux sentiments qu’elle éprouve pour sa belle-soeur, « il n’y a pas de colère contre elle… mais je n’accepte pas le geste. Toute la famille a le même sentiment. »
FREDERIC DELEPIERRE
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