Geneviève lhermitte : « J’étais dans un étau »

Le récit fait aux psychiatres par la maman cinq fois infanticide de Nivelles est celui d’une femme dans l’impasse. Une pièce d’un lourd dossier.

Lorsque Geneviève Lhermitte comparaîtra devant les assises, l’expertise psychiatrique réalisée par MM. Gueibe, Bongaerts et Meire comptera parmi les pièces importantes soumises aux jurés. Elle ne sera pas la seule. Et elle sera sans doute soumise à une critique sévère.

Nos confrères du Soir Magazine publient de très larges extraits du rapport de ces experts dans leur édition de ce mercredi.

Un document éclairant sur la personnalité de Geneviève Lhermitte. Mais qui n’est pas pour autant « la » vérité, à ce stade du moins. C’est sa vérité de meurtrière toujours présumée, telle que recueillie par des spécialistes.

La précision est importante, car la maman qui a tué ses cinq enfants, le 28 février 2007, dans la maison familiale, explique ses gestes par « l’impasse croissante » et finalement insupportable dans laquelle elle se trouvait, entre son mari, Bouchaïb Moqadem, et le Dr Schaar, ami de la famille qui les hébergeait. « J’étais dans un étau », dit Geneviève Lhermitte. Elle rejette donc une partie au moins de la responsabilité sur les deux hommes dont elle partageait le quotidien dans « une cohabitation pénible ».

L’avocat de la Nivelloise voit déjà s’ouvrir la porte conduisant à des circonstances atténuantes.

Mais avant le procès, d’autres devoirs d’enquête, d’autres expertises s’ajouteront à ce rapport pour aider les jurés à comprendre ce qui s’est réellement passé ce midi-là, à Nivelles.

Lhermitte explique les cinq meurtres

Nivelles « Le Soir Magazine » révèle le récit de l’infanticide aux psychiatres

Geneviève Lhermitte raconte les raisons qui l’ont poussée à égorger ses cinq enfants : « J’étais dans un étau. »

Le Soir Magazine révèle dans sa livraison d’aujourd’hui de larges extraits de l’expertise psychiatrique de Geneviève Lhermitte, la quintuple infanticide de Nivelles. Ce rapport, dressé par les experts Raymond Gueibe (clinique Saint-Pierre d’Ottignies), Xavier Bongaerts (Mons) et Philippe Meire (UCL), tous trois mandatés par la juge d’instruction nivelloise Anne-Françoise Destrée, explore, sur base des déclarations de Geneviève Lhermitte, les origines du drame qui se déroula le 28 février 2007 dans la maison familiale de l’avenue Général Jacques.

Les médecins notent qu’en se mariant avec Bouchaïb Moqadem, le père de ses enfants, Geneviève Lhermitte a immédiatement intégré une sorte de ménage à trois intégrant le Dr Schaar, le bienfaiteur de la famille, qui avait fait venir du Maroc Bouchaïb Moqadem alors qu’il n’avait que 16 ans. « Mme Lhermitte, écrivent-ils, est passée directement de sa vie d’étudiante à cette vie dans l’appartement de l’avenue Neptune (NDLR : le domicile du Dr Schaar), avec tout le confort qui l’a éblouie ; et surtout, sans transition, de sa condition d’étudiante à celle de vie à trois. Elle a vécu dans un premier temps la présence du Dr Schaar comme protectrice, une sorte de beau-père bienveillant. Ce n’est qu’au fil des années qu’elle a perçu le caractère pénible de cette cohabitation. » Selon Geneviève Lhermitte, la cohabitation de son couple avec le Dr Schaar était « le lieu d’une série de non-dits et de secrets qui (…) ne pouvaient être diffusés à l’extérieur ».

Elle accuse devant les psychiatres le Dr Schaar de s’être livré à des mariages blancs, d’avoir conservé sa qualité de médecin de famille « avec la confusion possible, notent les médecins, lorsque les certificats de maladie permettaient de facto à Mme Lhermitte de s’occuper de l’ensemble du ménage ».

Geneviève Lhermitte dit avoir eu depuis des années des pulsions suicidaires : « En cas de tension avec son mari, relèvent les psychiatres, elle s’en prenait à elle-même en se frappant la tête contre le mur ou, une fois, en tapant son poing dans une vitre. Elle éprouvait de la difficulté à pouvoir s’affirmer et faire valoir ses points de vue ou ses désirs. »

Geneviève Lhermitte dit « en vouloir beaucoup à son mari pour ne pas avoir cherché la solution de cette situation fausse et d’avoir accepté de vivre aux crochets du Dr Schaar ». Elle minimise les coups que lui aurait portés son mari, un homme qu’elle qualifie « d’homosexuel refoulé qui se serait en quelque sorte acheté une vie de famille et des enfants. »

Selon les psychiatres, « Madame Lhermitte se sentait prise dans un étau. Tout cela l’a menée dans une situation d’impasse croissante. Progressivement les idées suicidaires se sont développées mais toujours repoussées car elle ne pouvait envisager de laisser ses enfants abandonnés avec le sentiment que personne ne pourrait s’en occuper. Mme Lhermitte a connu cinq grossesses et une fausse couche entre le 3e et le 4e enfant. Dans les semaines qui suivent, elle abandonne ses projets de grossesse en raison de son état d’épuisement et d’angoisse. »

L’avocate de Bouchaïb Moqadem, Me Fernande Motte-de Raedt, s’est refusée à commenter ce rapport. « Nous avons demandé des devoirs complémentaires. Ils sont en cours d’exécution », nous a-t-elle déclaré, tout en refusant d’en préciser la nature. Me Xavier Magnée, l’un des avocats de Geneviève Lhermitte, estime, lui, que ce rapport psychiatrique « ouvre la porte à de larges circonstances atténuantes devant les assises. Il exprime que quelqu’un de normal placé dans des conditions identiques risque de se comporter de la même manière ». À l’appui de la défense de sa cliente, Me Magnée cite aussi études et livres : Le burn-out maternel ou encore La fatigue émotionnelle de la mère.

Le Dr Schaar s’est déclaré « excédé » par les déclarations de Geneviève Lhermitte.

Elle borde les corps, leur donne des bisous…

Le rapport des psychiatres conclut à l’absence d’état de démence dans le chef de Geneviève Lhermitte. Elle n’était pas en état de démence au moment de commettre l’irréparable. Ils recommandent toutefois la mise en œuvre d’un suivi psychiatrique et d’un accompagnement social.

Dans leurs entretiens, les médecins ont abordé les heures durant lesquelles le drame s’est noué, le 28 février 2007 : « Après le retour des enfants et leur repas, écrivent-ils, Geneviève Lhermitte monte dans sa chambre à 13 h. Elle abandonne toute sa résistance anxieuse des dernières semaines et cède aux forces et scénarios inconscients. Elle s’entend dire : “Ça y est, la machine est en route.” A partir de ce moment, les forces pulsionnelles sont libérées et l’habitude de Mme Lhermitte de réprimer ses actes va l’aider, cette fois, à agir ces cinq homicides tout en gardant sa volonté consciente de leur dire son amour, de border les corps et de leur donner des bisous et joindre un nounours. Elle garde d’ailleurs un souvenir précis de ces gestes-là. Après avoir disposé chaque corps, elle passe à la deuxième partie, soit réaliser son propre suicide. Il n’y a pas de doute pour nous que Geneviève Lhermitte a réellement voulu se suicider : c’est d’ailleurs cette idée de suicide qui la poursuivait depuis des mois. Elle se plante un couteau dans la poitrine et réalise après qu’elle ne meurt pas. Elle reste avec son couteau, imagine d’autres possibilités mais il est probable que la douleur violente quand elle retire le couteau et l’épuisement pulsionnel, agressif, physique et psychique aident la conscience à

reprendre le dessus. Elle réalise ce qu’elle a fait et le châtiment de la prison s’impose comme une autre issue. En ce qui concerne ce passage à l’acte, il peut être considéré dans son intention comme une forme d’homicide-suicide. »

Pour les psychiatres, Geneviève Lhermitte « a agi dans la conviction forgée que la mort était préférable à la vie dans cette situation ».

Aujourd’hui, estiment les psys, « elle est anxieuse pour la suite mais espère pouvoir être capable de vivre un jour tranquillement et d’abord seule pour ne plus porter les problèmes des autres. Elle espère que cette expertise pourra l’aider à comprendre ce qui s’est passé. Elle est envahie par la douleur morale et la culpabilité mais elle ressent aussi qu’elle est paradoxalement “plus libre dans la prison”. »

Le rôle du psy : éclairer au mieux le magistrat

« La dynamique psys-magistrats se met progressivement en place. » C’est ce que nous écrivions en 2002. Depuis lors, les choses ont-elles évolué ? En partie seulement.

Le psy doit éclairer le juge, ni plus ni moins. Il ne doit pas juger à sa place. Son apport doit être technique, précis et clair, pour permettre au magistrat de mieux appréhender l’individu qu’il doit juger, ainsi que son vécu au moment des faits et ses perspectives d’avenir – dont le risque de récidive.

Simple à dire. Dans la pratique, l’expert psychiatre, mandaté par le juge pour examiner un suspect ou une victime, a peu de temps et de moyens pour mener à bien son travail. Cela dit, les techniques d’écoute ont évolué, notamment pour l’audition des mineurs d’âge. Et le décodage des traits de la personnalité peut se faire, assez correctement, en peu de temps. S’il y a participation de l’intéressé.

Au fil des collaborations, psys et magistrats ont aussi appris à se connaître, à se respecter, et à mieux appréhender les spécificités de l’autre. Le magistrat sait mieux lire ce langage qui n’est pas juridique. Certains magistrats, en place depuis des années, reprennent même des études afin d’encore mieux comprendre la portée d’une expertise psychiatrique, notamment pour en jauger les conséquences. Et les experts ont compris que juger à la place du juge déforçait leur travail.

Magistrats et experts effectuent chacun un travail essentiel, mais à un niveau différent. Le juge ne peut se contenter d’une expertise pour asseoir sa conviction ; il en fait une pièce, parmi d’autres, de son dossier.

Enfin, pour bien faire, les expertises devraient également se faire de manière dynamique, tout au long de l’instruction judiciaire et en parallèle avec celle-ci. Afin d’être alimentée par les éléments mis en lumière par les enquêteurs.

Mais pour cela, il faudrait que la justice dispose des moyens adéquats pour mener à bien sa mission. Et que les psys puissent aussi garder un pied à l’extérieur de l’expertise pour coller à la réalité clinique.

MARC METDEPENNINGEN, JEAN-PIERRE BORLOO

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