Récit d’un jour d’horreur à Nivelles
posté le 8 décembre 2008 |
catégorie Affaire Lhermitte
Déjà, l’ombre troublante du Dr Schaar
Le 28 février 2007, Geneviève Lhermitte égorgeait ses enfants « adorés ». Devant les assises, elle a livré un récit hallucinant.
Elle ne se ressemble plus. Ses cheveux sont châtains. Ses traits sont durcis. Il y a quelque chose – mais quoi ? – de pointu dans son visage dont le menton prend étrangement la tangente. Son teint est livide. Et sa voix est blanche. Elle gardera cette couleur-là jusqu’au bout. Même lorsque, dans un soliloque halluciné, Geneviève Lhermitte raconte comment, le 28 février 2007, en début d’après-midi, elle a donné la mort à chacun de ses cinq enfants.
Dix minutes terribles, hors du temps, durant lesquelles, les yeux dardés vers le haut – vers eux ? –, le corps parcouru par le frisson d’on ne sait quelle transe, elle hoquette son récit d’horreur de cette voix étonnamment blanche dont un sanglot viendra, parfois, contrarier le débit mécanique. Elle raconte chaque scène comme si elle se déroulait, muette, devant ses yeux.
Voilà Mina qu’elle prend par la main pour la conduire vers l’étage. Voilà Mehdi, « son petit prince », qu’elle prend dans ses bras pour l’amener vers l’holocauste. Puis Myriam – « Mimi, y a une surprise pour toi ! » –, puis Nora, puis Yasmine. Elle raconte. Il y a quelque chose d’extatique dans ce visage levé vers le ciel. Des détails reviennent. Mehdi qui laisse s’échapper le bonbon qu’il suçait quand elle l’étrangle. Ces lettres – JUDE – qu’elle trace sur le miroir de la salle de bain « avec le sang de Nora ». Ces mots d’amour qu’elle a pour Nora avant, comme elle dit, « de passer le couteau sur sa gorge ».
Elle pleure. Elle tamponne ses yeux qui lévitent toujours en altitude avec le mouchoir qu’elle serre dans son poing fermé. Ils étaient tous morts. Elle se souvient du silence de mort qui, soudainement, s’était abattu sur la maison. Elle avait voulu mourir. Se poignarder. Elle s’était retrouvée à l’hôpital, sérieusement blessée. « Cette nuit-là, ou la suivante, sanglote-t-elle, j’ai rêvé que je tuais mes enfants. C’était un cauchemar, je voyais du sang, j’entendais leurs supplications. Il m’a fallu des semaines pour me rendre compte que j’avais tué mes enfants. Je ne comprends pas. Je les ai aimés, je les ai adorés. Je ne m’explique pas cette violence, cette cruauté. Je voulais juste qu’on soit quelque part où l’on serait bien. »
Comprendre ? Il y a d’abord tout le puzzle d’une vie à ramasser, à reconstituer. A commencer par une enfance tristounette entre des parents éternellement insatisfaits de leurs trois filles – « Ils nous disaient qu’on serait juste bonnes à tirer des charrettes au GB » – et une scolarité calamiteuse. Un régendat quand même. Et la rencontre avec Bouchaïb Moqadem qu’elle ne sera pas longue à épouser.
Ce mariage, c’est la porte qui donne sur une nouvelle vie. Geneviève Lhermitte a hâte de quitter ses parents, de fonder sa propre famille, d’être le démiurge de son propre univers.
Au lieu de quoi, le jeune couple se retrouve, avenue Neptune, à Forest, chez le docteur Michel Schaar que Bouchaïb a présenté à sa fiancée comme « son père adoptif ». Y vivent aussi un frère et deux sœurs de Bouchaïb : Naïma et El Bouchtaïa dont Geneviève ignore qu’elle est alors l’épouse du Dr Schaar. « Les sœurs de Bouchaïb s’occupaient de la lessive, du ménage, des repas. Je n’étais pas la maîtresse de maison. » A vrai dire, Geneviève ne trouvera jamais l’intimité dans laquelle elle rêve d’installer son bonheur tout neuf. Le Dr Schaar sera du voyage de noces que le jeune couple fait en Espagne – il partagera même leur chambre durant toute cette lune de miel. Qui tourne plutôt mal : Bouchaïb gifle son épouse à deux reprises durant ce voyage. Il lui portera même un coup de poing.
– « Et on est encore qu’au début de ce que vous avez décrit comme “dix-sept années de bonheur” », grince le président Maes.
Rien, c’est vrai, ne se passe comme Geneviève l’avait rêvé. Sa carrière d’enseignante a tourné court. Trois enfants sont nés, c’est vrai. Mais la famille n’est pas chez elle. Même lorsqu’elle quitte l’avenue Neptune pour s’installer rue Mathijs, le Dr Schaar la suit : il occupe le rez-de-chaussée, les Moqadem s’installent dans l’appartement aménagé au premier étage.
Dans les premiers temps de sa relation avec Bouchaïb, Geneviève s’est interrogée sur la nature du lien qui unit le médecin à son époux. « Mais je n’ai jamais rien surpris d’équivoque entre eux », dit-elle. Tout au plus lui est-il arrivé de penser que le Dr Schaar – elle le prend pour « un homosexuel refoulé » – est « platoniquement amoureux » de Bouchaïb. Un truc comme ça. Pas net. « Bouchaïb, explique-t-elle, avait compris que Schaar ne pouvait se passer de lui. Et qu’il était disposé à tout payer pour conserver sa compagnie. » Et, de fait, il paie tout.
Le couple Moqadem n’en tourne pas plus rond pour la cause. Bouchaïb est violent. Il a coupé son épouse de sa famille. Il lui fait subir les fantasmes de sa libido tyrannique – « Il avait le fantasme de faire l’amour sur le lit de Schaar », dit Geneviève. Quand la famille trouve cette maison à Nivelles, elle exulte : Schaar sera toujours là mais il s’installera à l’étage, dans un appartement qu’il compte aménager. La famille aura, croit-elle, davantage d’autonomie. Mais ces travaux-là ne se feront jamais.
Et Schaar sera toujours là. A les escorter au parc, à la piscine, au marché. Elle a fini par tenir le médecin en abjection. Un mollasson sans conversation, sans idée, répugnant au point de manger les rognures de ses ongles d’orteils et les squames de sa peau quand il prend un coup de soleil. Elle le hait. Plus ils lui sont redevables, plus elle le hait. « Lui dire bonjour m’était devenu insupportable », dit-elle.
Bouchaïb ne voulait pas entendre quoi que ce fût sur le docteur. « Il disait qu’il lui devait tout. Que c’était un pauvre type mais qu’il lui devait tout. »
DETAILLE,STEPHANE
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