La lettre cachée du psy
posté le 11 décembre 2008 |
catégorie Affaire Lhermitte
La veille, l’accusée lui avait fait part de son intention de mourir avec ses enfants. Il ne l’avait ni reçue, ni rappelée.
Geneviève Lhermitte était-elle au moment des faits et est-elle actuellement encore dans un état de démence ou de déséquilibre mental grave qui la rendrait incapable du contrôle de ses gestes ? A cette question que lui avait soumise le juge d’instruction, un collège d’experts psychiatres avait clairement répondu non, estimant tout au plus que, le 28 février 2007, elle avait tué ses cinq enfants alors qu’elle se trouvait « dans un état de souffrance extrême altérant son discernement ».
Cette question, les mêmes psychiatres devront y répondre mardi prochain, à la requête, cette fois, du président de la cour d’assises du Brabant qui, jeudi, les a chargés de procéder ce week-end à un nouvel examen de l’état mental de l’accusée. Cette requête est partiellement motivée par l’incident suscité, mercredi après-midi, par le comportement sidérant de Geneviève Lhermitte dont la soudaine hystérie avait nécessité qu’elle soit provisoirement tenue à l’écart de son procès. Mais cette requête du président Maes aura, plus évidemment encore, été motivée par l’irruption – tout aussi sidérante – de deux courriers qui ne figuraient pas au dossier.
Il s’agit des deux lettres que Geneviève Lhermitte adressa à son psychiatre attitré, le Dr Diderik Veldekens, peu avant le drame : la première date du 13 février, la seconde du 27 février – soit la veille des cinq meurtres.
La justice n’ignorait pas leur existence mais elle considérait que ces deux lettres avaient été égarées : lors de son audition par le juge d’instruction, le Dr Veldekens avait indiqué que ces courriers « ne figuraient pas au dossier médical » de sa patiente. Or, ils étaient bel et bien en sa possession, ainsi qu’il l’a confirmé au président Maes, jeudi matin. La minute d’après, la stupeur fera place à l’effroi quand le psychiatre admettra que, dans sa deuxième lettre, Geneviève Lhermitte faisait clairement part de son intention de se suicider en emmenant ses enfants dans la mort. Le dossier d’instruction, lui, tenait pour acquis que dans ces deux lettres, l’accusée ne s’ouvrait que de ses seules pulsions suicidaires.
Jeudi, la cour découvrira que dans la seconde, Geneviève avait rédigé ces mots terribles : « J’ai des idées noires et je sais que ce sont des idées suicidaires qui vont m’entraîner moi et je vais prendre mes enfants avec moi parce qu’il n’y a plus d’avenir (…) J’imagine des scénarios aussi vrais que réalistes. J’ai peur de moi-même car je sais que j’en suis capable, que ce n’est pas un jeu. »
Le Dr Veldekens admettra qu’en dépit du caractère « alarmant » de cette lettre qu’il découvre dans le casier de sa consultation nivelloise, le 27 février vers midi, il n’avait pas pris contact avec sa patiente – il l’avait par contre reçue en urgence après la lettre du 13 février dans laquelle elle expliquait que, « à bout de tout », elle s’était surprise à vérifier la présence « d’un couteau bien tranchant » dans les rayons d’un grand magasin. Le 27, dit-il, il n’avait, de façon inouïe, « pas eu l’occasion de recevoir ou de rappeler » Geneviève Lhermitte. « J’attendais, dira-t-il, le retour du Maroc de monsieur Moqadem (prévu le 28) pour envisager l’hospitalisation de son épouse qui posait le problème de la garde des cinq enfants. J’étais sidéré de ne pas pouvoir le faire plus tôt. »
Cette attitude a pareillement sidéré les parties dont certaines – à commencer par les avocats de Bouchaïb Moqadem – se réservaient, jeudi, de déposer plainte contre le Dr Veldekens pour non-assistance à personnes en danger. A cet égard, on peut s’interroger sur les raisons qui ont pu pousser le psychiatre à révéler l’existence de ces deux lettres qui l’accablent dès lors que la justice les tenait pour perdues : « Sans doute a-t-il simplement voulu se mettre en ordre avec sa conscience », hasardait un avocat.
Une copie de ces courriers a aussitôt été transmise au collège des experts psychiatres qui devaient être entendus dans la foulée, à charge pour eux de dire – après une longue suspension d’audience – si le contenu des lettres était de nature à modifier les conclusions de leur rapport. « Il est évident que ces deux documents jettent une lumière forte sur ce qui s’est passé, a commenté le Dr Philippe Meire. Ils confirment l’existence de ce désespoir que nous pressentions mais dont nous avions sans doute sous-estimé la profondeur. » Il n’en dira guère plus : le président invite les psychiatres à réserver leurs conclusions pour l’audience du 16 décembre. Ce jour-là, ils feront plus largement rapport sur la santé mentale de Geneviève Lhermitte qu’ils rencontreront ce week-end à la prison de Berkendael.
S’ils devaient estimer que l’accusée était au moment des faits et actuellement encore dans un état mental la rendant incapable du contrôle de ses actes, leurs conclusions ne modifieraient pas le cours du procès. Elles donneraient tout au plus de solides arguments à la partie qui solliciterait du président la possibilité pour le jury d’estimer lors de sa délibération que l’état mental de l’accusée réclame son internement dans un établissement de défense sociale. Reste que les conclusions des experts ne lient en aucun cas la cour.
« Si les experts devaient estimer qu’elle n’était pas responsable de ses actes au moment des faits mais que son état mental est désormais normal, explique un avocat, ils donneraient de sérieux arguments fondant la défense à plaider “la contrainte irrésistible” et à réclamer l’acquittement de leur cliente. »
P.18 « Un Psy peut rompre le secret médical »
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