La haine plus forte que la souffrance
posté le 14 décembre 2008 |
catégorie Affaire Lhermitte
L’accusée a tué ses cinq enfants. Immense, sa souffrance ne l’a pourtant pas purgée de sa haine.
ANALYSE
Le procès n’a pas mis deux jours à changer d’âme. Chaque phrase, chaque mot qu’elle a prononcé durant son interrogatoire, lundi dernier, exsudait l’extrême souffrance de Geneviève Lhermitte : une douleur immense, palpable, qui met à la torture chaque fibre de son cœur de mère. Cette souffrance-là est évidente. Elle est incontestable. Elle est éminemment respectable. Ce jour-là, cette souffrance écrasait tout. Jusqu’aux blancs des silences. Et tous ceux qui l’écoutaient souffraient avec cette femme dont la voix blanche, livide, disait des choses impossibles à dire.
Mais voilà : il y a de la haine, aussi, dans le cœur de cette femme-là. Peut-être même Geneviève Lhermitte abrite-t-elle plus de haine que de souffrance. Sa haine, en tout cas, a d’emblée pris le pas sur sa souffrance. Un constat terrible. Peut-être même est-ce cette impression inquiétante qui a conduit le président Maes à solliciter une nouvelle expertise de l’état mental de l’accusée.
A vrai dire, le comportement de Geneviève Lhermitte interpelle depuis le deuxième jour. Mardi et mercredi, sa haine a suscité un réel malaise : peut-être l’épisode inouï des 2 lettres au Dr Veldekens (Le Soir du 12 décembre) a-t-il fourni au président l’occasion de ramener dans le prétoire une question qui en avait été évacuée par les psychiatres.
Les questions que Geneviève Lhermitte a adressées à son mari, Bouchaïb Moqadem, lorsqu’il a été entendu par la cour, mardi matin, ont paru d’autant plus déplacées, mesquines, hors de propos, que la décence n’appelait que son silence. Juste après, elle a perdu pied face au Dr Schaar. Il avait la sérénité. Elle avait la haine. Elle a senti qu’il gagnait. Elle a souffert au-delà de tout – c’était visible – lorsque le docteur, à la demande du président, a décrit la personnalité de chacun des cinq enfants : Schaar, « le salopard », « le porc », entrait publiquement dans son pré carré de mère parfaite qui, seule, peut savoir ces choses-là – leur père lui-même n’avait-il pas renoncé, trois heures plus tôt, à faire ce portrait des enfants ?
Elle avait décrit un salaud. On découvrait un homme honnête, généreux, discret, capable d’attentions, dont le plus grand tort dans cette histoire tragique fut de ne jamais s’être avisé de sa haine à elle. Michel Schaar aura été, à certains égards, le Nihoul de l’affaire Lhermitte. A ce bémol près que le médecin n’aura jamais été accusé de rien. Sauf par Geneviève. Et par la rumeur à qui sa tête ne disait rien de bon, à qui son statut de vieux garçon inspirait toutes sortes de persiflages : s’il payait tout aux Moqadem, c’est bien qu’il devait en obtenir quelque contrepartie nauséabonde ? On supputait quelque secret honteux dont la lourdeur pouvait s’apprécier à la hauteur des cadeaux consentis.
Or, Michel Schaar payait parce qu’il estimait que c’était son devoir : il était, dit-il, le « père adoptif » de Bouchaïb Moqadem. Il ne passait que quelques heures, le samedi, en compagnie de la famille Moqadem. Il ne partageait guère que deux ou trois de leur repas – et encore Geneviève avait-elle imposé qu’il le fasse à une autre table que celle où elle s’installait avec ses enfants. Le reste de la semaine, il le passait à son cabinet de Forest, dormant dans un canapé-lit et faisant sa toilette dans une minuscule kitchenette.
Sans doute cette « communauté atypique », comme le médecin l’a décrite, n’était-elle pas simple à vivre pour Lhermitte. Sans doute y avait-il quelque chose de profondément malsain dans ce système qui gravitait entièrement autour du portefeuille du Dr Schaar. Sans doute le détestait-elle d’autant plus férocement, ce système-là, qu’elle maudissait chaque jour la lâcheté avec laquelle elle en profitait. Sans doute avait-elle pris en horreur tout ce qu’il impliquait de mensonges et de faux-semblants. Et sans doute en était-elle venue à vomir Schaar parce qu’elle restait son obligée alors même qu’elle haïssait cette forme de sujétion dans laquelle la maintenait le système dont il était l’unique pilier. Sans doute, aussi, avait-elle reporté sur lui le dépit qu’elle s’interdisait de concevoir à l’endroit de son mari dont les défauts étaient bien moins véniels que les travers qu’elle prêtait au médecin. Dans son monde en toc, elle s’appuyait sur un postulat bancal : elle avait fait un mariage parfait. Schaar, dira-t-elle aux enquêteurs, avait miné « dix-sept ans de bonheur ».
Geneviève Lhermitte a tué ses cinq enfants. Elle en a conçu une souffrance inhumaine. Mais cette douleur ne l’a pas purgée de sa haine qu’elle a hurlée, mercredi, dans une salle pétrifiée. La haine fait toujours peur. Celle-là terrifie.
DETAILLE,STEPHANE
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