Le procès de Stéphane Labeau débute devant les assises du Hainaut.

Stéphane Labeau

Stéphane Labeau répond du meurtre des époux Duquene, dont les corps avaient été retrouvés, en avril 2001, sous le tas de fumier de leur ferme, à Roisin. Il nie tout.

Ici, entre France et Belgique, la frontière est étrangement capricieuse. Comme si son tracé avait dû s’insinuer entre d’invisibles mais rédhibitoires obstacles, décrivant des crochets plus soudains que ceux d’un torrent qui aurait fait son lit dans un tohu-bohu d’affleurements rocheux.

Roisin squatte l’une de ces presqu’îles frontalières, entre les deux Honnelle – la grande et la petite – qui baguenaudent dans cette partie des Hauts-Pays. C’est une campagne croquignolette, secrète, toute en ronde-bosse, jonchée de boqueteaux pensifs, où le poète Verhaeren revenait chaque été en villégiature.

Qu’on se souvienne, plus rien n’était venu troubler la quiétude chlorophyllée de ces lieux depuis la fin du 18e siècle, quand Antoine-Joseph Moneuse, brigand de grand chemin, terrorisait la contrée avec sa bande de « chauffeurs du Nord » qui mettaient dans l’âtre les pieds de leurs victimes pour qu’elles révèlent la cachette où elles serraient leur or.

Ici, les jours semblaient devoir suivre indéfiniment leur cours immuable lorsque l’affaire avait éclaté sans crier gare. Comme un coup de tonnerre dans un ciel bleu.

Ce jour-là – le 13 avril 2001 -, on retrouve sous le tas de fumier qui jouxte leur ferme, les corps de Christian Duquene et celui de son épouse, Rita Wallecam. Il a été abattu d’une décharge de plombs en plein cœur, elle est morte étranglée – probablement l’œuvre d’un gaucher, disent les légistes . Le couple avait disparu depuis un mois. Bernard Wallecam, le frère de Rita, avait donné l’alerte le 13 mars. Toutes les recherches avaient été vaines. Le 16 mars, on avait déjà fouillé le tas de fumier. En pure perte.

La presse parle déjà du « mystère de Roisin »

La presse parle déjà du « mystère de Roisin ». Aux yeux des enquêteurs, l’affaire s’apparente plutôt à un sac de nœuds dont ils vont patiemment démêler l’écheveau. C’est que rien – rien ! – n’est clair dans les déclarations qu’ils recueillent dans l’entourage des Duquene. Leurs proches mentent, c’est évident. A commencer par Mélanie, leur fille unique. Une gamine de quatorze ans. Aux policiers, elle a raconté qu’elle avait quitté ses parents, le lundi 12 mars, à 7h50, pour se rendre à l’école. Et qu’elle a attendu vainement que sa mère vienne l’y reprendre aux alentours de 14h30. Elle n’a trouvé personne à la ferme où une voisine l’a ramenée vers 16h30. Inquiète, elle a passé quelques coups de fil. A ses grands-parents maternels, notamment. Et à l’oncle Bernard qui l’a rejointe dans la soirée.

Mélanie, la fille du couple, ne dit pas tout

Mais Mélanie ne dit pas tout. Elle n’a pas pipé mot, par exemple, des conversations téléphoniques qu’elle a eues, ce jour-là, avec Stéphane Labeau, un jeune Français – il vit à Saint-Vaast-la-Vallée, tout près de là – qui aidait bénévolement les Duquene à la ferme depuis des années : des appels dont l’enquête a retrouvé la trace.

Mélanie a encore prétendu que la famille Duquene avait passé l’après-midi du dimanche 11 mars à Namur. Or, quelqu’un, à ce moment-là, a utilisé le téléphone fixe de la ferme familiale : un appel vers le GSM d’Eric C., un voisin de Bernard Wallecam. Les enquêteurs ont interrogé Eric C. : l’appel provenait de Stéphane Labeau qui voulait parler à Bernard.

L’attitude de Labeau intrigue aussi les policiers : il dément avec véhémence la liaison qu’il entretient avec Mélanie. « Celui qui ose prétendre cela est un menteur », dit-il. Or, il finira par l’admettre, les deux jeunes gens sont amants depuis près de vingt mois : il avait vingt ans, elle guère plus que douze, quand leur romance a débuté.

Bernard Wallecam non plus n’est pas clair. Et, pour tout dire, les Duquene ne l’étaient pas davantage. L’histoire du couple baigne dans les haines corses qui ont atomisé ce clan rural depuis belle lurette. Chez les Duquene, on se jalouse – et c’est peu dire – entre frères, entre beaux-frères, entre gendres, entre oncles et neveux, pour des histoires de terre, de récolte et de bétail.

Joseph, le père de Christian, a été retrouvé pendu, en 1999, dans sa ferme d’Horrues sans qu’on ait jamais su s’il s’agissait d’un meurtre ou d’un suicide. Christian lui-même aurait dû comparaître, le 2 avril 2001, devant le tribunal correctionnel de Mons pour répondre d’une tentative de meurtre : il avait tenté, au volant de son tracteur, d’écraser son grand-oncle, Eugène V., qui venait de lui adresser une giclée de chevrotines. Des années durant, les factions rivales se seraient livré une guérilla sournoise : des bêtes auraient été empoisonnées, des granges auraient brûlé, des moissonneuses se seraient cassé les dents sur des pièces métalliques traîtreusement cachées dans les récoltes…

Et puis, Christian Duquene, on ne l’aime guère à Roisin où il s’est installé au début des années 90 : on dit de lui qu’il est profiteur, manipulateur, têtu, vicieux, roublard, agressif, négligent et narquois. Moins soucieux de perdre une femme qu’il aimerait – on la prétend volage et on dit qu’il s’en fout – que de conserver une épouse qui travaille dur.

Plusieurs coups de feu, le samedi soir

Mais ces pistes-là sont froides. Et leurs investigations ramènent invariablement les enquêteurs vers Mélanie Duquene, Stéphane Labeau et Bernard Wallecam. Ces trois-là, c’est une évidence, partagent un lourd secret que Mélanie finira par éventer. En livrant, au fil des auditions, des bribes de vérité. Elle finit par admettre que ses parents n’ont pas disparu le lundi 12 mars. Elle ne les a plus revus depuis le samedi 10, dans la soirée. Stéphane Labeau était à la ferme, ce soir-là. Et il lui a fait comprendre qu’il avait tué ses parents, Christian et Rita Duquene. Plus tard, elle dira qu’elle a elle-même entendu les coups de feu. Que Labeau, quelques jours avant les faits, s’était ouvert auprès d’elle de son projet criminel : il tuerait Christian, disait-il, parce qu’il battait sa fille et s’opposait à leur liaison. Et il aurait menacé Mélanie de subir le même sort quand elle avait tenté de le ramener à la raison.

Bernard Wallecam aussi va faire des révélations. Labeau – qui travaille occasionnellement dans la ferme que Wallecam exploite à Steenkerque – l’a appelé, dans la soirée du samedi 10 mars, pour lui dire qu’il avait tué les Duquene. Labeau l’avait rappelé à diverses reprises, dans les heures qui avaient suivi, livrant à chaque fois un récit différent des événements : tantôt, il s’agissait d’un accident, tantôt d’un geste délibéré.

Labeau accablé par des éléments concrets

Stéphane Labeau, lui, niera tout en bloc. Il n’était pas à Roisin, le samedi 10 mars, soutient-il. Cette soirée-là, il l’avait passée chez lui, en famille. Mais la téléphonie l’accable : comment expliquer qu’il a, ce soir-là, passé avec son GSM un coup de fil au domicile familial s’il était effectivement chez lui ? Et comment, s’il ne s’est pas rendu à Roisin le lendemain, peut-il être l’auteur de l’appel passé à Eric C., dans l’après-midi du dimanche 11, à partir du téléphone de la ferme Duquene ? Labeau n’a pas de réponse. Inculpé de meurtre, le 5 avril 2001, il est arrêté, de même que Wallecam dont les enquêteurs sont convaincus qu’il est directement impliqué dans le double meurtre – c’est grâce aux renseignements qu’il leur livre, et qu’il prétend tenir lui-même de Labeau, que les cadavres des époux Duquene seront retrouvés, le 13 avril : les cadavres y ont manifestement été placés après les fouilles du 16 mars et c’est Stéphane Labeau qui, trois jours plus tard, a reformé le tas de fumier disloqué par les recherches.

Bernard Wallecam sera libéré après huit mois de détention préventive. Il bénéficiera d’un non-lieu, le 29 novembre 2007, devant la chambre du conseil de Mons qui, sept mois plus tard, renverra le seul Stéphane Labeau devant les assises du Hainaut.

Le jeune Français n’a jamais cessé de nier. Tout au plus finira-t-il par admettre qu’il s’est bien rendu à Roisin, le samedi 10 mars au soir, pour y récupérer un vélo. Mais il n’est pas allé, dit-il, jusqu’à la ferme : il est rentré chez lui après avoir rencontré Mélanie en chemin.

Deux témoins ont recueilli

des aveux

Deux témoins, cependant, expliqueront avoir recueilli les aveux de Stéphane Labeau. L’un est son ami, Cyril M., que Labeau aurait convoqué à Roisin, le dimanche 11 mars au matin, pour lui raconter toute l’histoire – il avait, disait-il tué les Duquene avec une barre à mine – et obtenir de lui qu’il lui forge un alibi. L’autre témoin est Michaël T., un détenu dont Labeau avait partagé la cellule durant les onze mois qu’il passa en détention préventive – il fut remis en liberté en mars 2002, la chambre des mises en accusation estimant que la sécurité publique ne justifiait plus son maintien en prison.

A Michaël T., le jeune Français aurait expliqué comment il avait abattu Rita et Christian Duquene dans l’étable. Comment il avait dissimulé « avec de la merde de vache » les impacts que certains plombs avaient creusés dans un mur – « les vaches, quand elles chient, on peut toujours essayer de décoller ». Comment il avait passé toute la nuit à nettoyer les lieux au Karcher. Selon le plan dont ils étaient convenus, Mélanie prenait son bain tandis que le drame se jouait, à quelques mètres de là. Elle avait entendu la première détonation. Elle avait plongé sa tête dans l’eau pour ne pas entendre les suivantes. C’est elle, Mélanie, qui lui aurait donné le feu vert, ce soir-là. Un coup de téléphone : tu peux venir, ils sont là. Stéphane Labeau avait cru, disait-il, que Bernard Wallecam porterait le chapeau parce qu’on le soupçonnerait d’avoir voulu capter les biens des Duquene : la haine qui divisait le clan aurait accrédité cette thèse-là – aux premiers jours de l’enquête, Stéphane Labeau ne s’était d’ailleurs pas fait faute de rapporter aux enquêteurs la violente dispute qui, trois semaines avant leur mort, aurait opposé Christian et Rita Duquene à Bernard Wallecam.

De ce qu’il aurait raconté de l’affaire à Michaël T., il ressortait que Labeau en voulait aux parents de Mélanie. Ils l’avaient exploité, disait-il. C’est tout juste s’ils lui avaient donné trois sous, en 1993, quand il les avait aidés à reconstruire leur ferme. Il n’avait pas protesté. Il savait déjà, aurait-il raconté, qu’il serait un jour le maître de céans. Quand il aurait tué les Duquene et épousé leur fille.

Un mobile jamais éclairci

Stéphane Labeau est né à Lesquin (France), en 1979, dans une famille de sept enfants qui s’est installée, quelques années plus tard, à Saint-Vaast-la-Vallée, tout près de Roisin.

Il n’est pas issu du milieu agricole mais, très tôt, il s’est pris de passion pour les travaux de la ferme. Il voulait travailler la terre et il a fréquenté, dès qu’il l’a pu, un lycée agricole.

Il fait la connaissance, en 1993, de Christian et Rita Duquene qui viennent de racheter une ferme à Roisin. Il travaillera bénévolement pour le couple, mais également pour Bernard Wallecam, le frère de Rita, qui exploite une ferme à Steenkerque.

En 1999, il noue avec Mélanie, la fille des Duquene, une relation amoureuse – il a 20 ans, elle tout juste 12 – dont l’enquête tend à montrer qu’elle pourrait être au centre du double meurtre dont Stéphane Labeau répondra, dès ce lundi, devant les assises du Hainaut.

Le mobile du crime n’a toutefois jamais été éclairci. Pas plus, du reste, que les circonstances dans lesquelles les époux Duquene trouvèrent la mort. Selon l’expert psychiatre qui l’a examiné, Stéphane Labeau présente « une personnalité assez affirmée, l’amenant à présenter son point de vue de manière tranchée, laissant peu de place au doute ».

Libéré en mars 2002 après onze mois de détention préventive (lire par ailleurs), l’accusé vit aujourd’hui à Vicq où il a fondé une famille.

Son procès devrait durer deux semaines.

DETAILLE,STEPHANE

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