Naufragés de la vie sans toit ni loi
posté le 24 janvier 2010 |
catégorie Affaire Claudio Balo
C’est une histoire pathétique. L’ultime échouage de trois naufragés de la vie. Le corps de l’un d’eux – Gil Mbossa-Assaha, 25 ans, de nationalité congolaise – est découvert dans la matinée du 19 janvier 2008 sur le sentier carrelé qui serpente dans le jardinet d’une maison bourgeoise, 33, avenue Général de Gaulle, à Ixelles. Tout près des étangs. Un beau quartier.
Le cadavre porte les stigmates d’un vrai calvaire : les légistes dénombreront 55 lésions sur le seul visage de la victime. L’homme, c’est clair, n’est pas mort ici, dans ce jardin manucuré. Le corps y a été amené. Les enquêteurs ne seront pas longs à découvrir le lieu du meurtre : le garage – trois pièces en enfilade – d’un immeuble en restauration situé tout près de là, au numéro 29. Là, dans un abject capharnaüm d’ordures, d’excréments, de canettes et de bouteilles vides – les reliefs habituels de ces vies qui n’en sont plus –, de nombreuses flaques de sang hurlent que le drame s’est joué ici, dans ce squat.
D’emblée, les policiers ont un nom : Balo Claudio. C’est imprimé sur une carte SIS retrouvée dans un sac à dos, c’est écrit sur une enveloppe : « Pour Claudio Balo, de la part de sa tante, Mme V. » L’enquête progresse vite. Claudio Balo, 43 ans, est un allocataire du CPAS d’Ixelles dont il ne reçoit plus un rond : ses indemnités ont été suspendues depuis qu’il néglige de répondre aux convocations.
Balo n’est pas seul dans sa dérive. Des voisins du squat racontent qu’il zone, le plus souvent, en compagnie d’une femme : probablement celle que la caméra de surveillance du nº 33 a filmée, la nuit du meurtre, entre 4 h 10 et 4 h 35, alors qu’elle aide un homme – Balo, c’est sûr – à traîner le corps dans l’allée du jardinet.
Le squat est placé sous surveillance mais le couple ne reviendra jamais au nid. Claudio Balo et sa compagne – Lilia Gryko, une ressortissante polonaise de 47 ans – sont en fuite. Ils sont signalés à rechercher dès le 15 février. Avant de disparaître, Balo a fait courir le bruit qu’ils prenaient le chemin de la Pologne. Rien d’autre qu’un écran de fumée : ils seront arrêtés à Dunkerque (France), le 27 avril, dans les locaux de l’Armée du Salut.
« Gil ronflait »
Claudio Balo est né à Buenos Aires d’un père argentin et d’une mère belge qui avait déjà trois enfants d’un autre lit. Il n’a guère connu son père : comme son frère Pablo, il a été placé très tôt par les services sociaux argentins qui souhaitent les soustraire à l’alcoolisme de leurs parents, marchands ambulants dans les rues de Buenos Aires.
Leur mère les ramène à Bruxelles en 1976, l’année du coup d’Etat mené par le général Videla. La scolarité de Claudio est d’emblée chaotique. Il se met à boire dès l’âge de 15 ans. Il travaille un peu, repart en Argentine, revient en Belgique, exerce deux ou trois emplois, se marie – il aura deux enfants –, divorce après trois ans, devient chômeur permanent à compter de 1992.
Le suicide de son frère dépressif, en 1995, précipite sa descente eux enfers. Il a connu une autre femme qui lui a donné un troisième fils. Mais cette union-là a pareillement fait long feu. Il s’est retrouvé à la rue – son ex-épouse, dont il ne paie plus la pension alimentaire, a obtenu la saisie de ses allocations –, il a dormi à la gare Centrale avant de migrer vers la place Flagey où il a élu domicile sur un banc.
C’est là qu’il a fait la connaissance de Lilia Gryko, tout aussi paumée que lui. Ils s’aiment, ils se battent, ils se séparent, se rabibochent, s’engueulent, boivent dur – Balo, les derniers temps, dégringole 4 à 5 litres de vin par jour – font ensemble les poubelles du Delhaize de la place Flagey. Le squat de l’avenue de Gaulle, il l’a découvert en septembre 2007. Ils s’y sont installés. Bientôt rejoints par Gil Mbossa-Assaha : un sans-abri dont Balo a fait la connaissance un mois plus tôt.
Le trio a cohabité ainsi, dans une promiscuité jonchée d’ordures, durant trois ou quatre mois. Dans la soirée du jeudi 17 janvier, Claudio et Gil ont des mots. Ils sont ivres : les légistes parleront même d’« une intoxication alcoolique très sévère » (3,53 grammes) dans le chef du Congolais. Lilia a choisi de s’éclipser quand ils en sont venus aux mains. On ne connaît de la suite, confuse, que ce que Balo a pu en dire : hors de lui, il aurait massacré Mbossa-Assaha avec un baliveau clouté qui traînait là. Puis il lui aurait porté des coups de ciseaux, l’aurait frappé avec une grosse pierre.
Lilia raconte que lorsqu’elle était revenue au squat, « Gil ronflait ». Il agonisait, en fait. Le couple avait passé la journée suivante à glander dans le centre-ville. A leur retour, Gil était mort. Ils avaient traîné le corps jusqu’au jardin d’à-côté. Et ce fut tout.
DETAILLE,STEPHANE
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