« J’avais peur. Il me paraissait invincible »
posté le 25 janvier 2010 |
catégorie Affaire Claudio Balo

C’était le 17 janvier 2008. Un jeudi. Lilia Gryko avait disparu du squat sans crier gare. Comme d’hab. Claudio Balo l’avait cherchée longtemps. Quand il l’avait retrouvée, il lui en avait collé une. Comme d’hab. Gil Mbossa avait assisté à la scène. Cela faisait trois ou quatre mois qu’il partageait leur squat : le garage d’un immeuble en réfection, avenue de Gaulle, à Ixelles. Trois pièces en enfilade séparées par des bâches de chantier.
C’est Balo qui avait découvert l’endroit, vers la fin de l’été 2007. Il s’y était installé avec Lilia – lui, il l’appelait Joséphine – dont il avait fait la connaissance à l’époque où il avait installé son Q.G. sur un banc de la place Flagey. Depuis, ils faisaient tout à deux : la manche, les poubelles, les cuites de permission. Gil, ils l’avaient rencontré juste après. Gil n’était pas un clodo – il avait une famille, une mère, des sœurs qu’il continuait de voir. C’était plutôt un poète hip-hop : il avait toujours aux lèvres la grappe amère d’un slam ou d’un rap. Gil squattait la première pièce, Claudio et Lilia partageaient la troisième : une turne abjecte jonchée d’excréments, d’aliments avariés et de canettes. Il arrivait que Lilia disparaisse ainsi, quelques heures ou quelques jours, quand Claudio avait eu la main trop lourde. Ce jour-là, il lui avait mis une gifle quand elle avait réapparu. Gil avait tiqué sur le coup. Mais l’affaire en était restée là et ils s’en étaient allés, à trois, inspecter les poubelles du Delhaize, place Flagey.
C’est au retour au squat que les choses s’étaient gâtées. Ils avaient passé toute la journée à boire. Gil était sans doute le plus saoul des trois. Il s’était soudain mis en pétard, rapport à la beigne que Claudio avait filée à Lilia. Il avait traité Balo de « macho ». Lilia prétend n’avoir rien vu de la scène qui suivit : elle avait quitté le squat, dit-elle, dès qu’elle avait senti arriver l’orage – « comme je fuyais la maison quand, petite fille, je sentais mon père sur le point d’exploser : je ne savais que trop de quoi il était capable », a-t-elle raconté lundi devant les jurés.
Les deux autres en étaient venus aux mains. Une bagarre d’une violence inouïe. Sitôt Gil au sol, Claudio était devenu fou. « Je l’ai frappé avec tout ce qui m’est tombé sous la main, dit-il. Ce barreau d’escalier terminé par un clou, un madrier, des ciseaux, une grosse pierre blanche. Tout ». Jusqu’à ce que l’autre ne soit plus qu’une plaie gémissante. Un acharnement sur lequel les experts psychiatres se sont perdus en conjectures : peut-être, en le traitant de « macho », Gil avait-il ressuscité chez Balo l’image – longtemps oblitérée, niée, refoulée – de son père qui tabassait sa mère, quand il était gosse à Buenos Aires ? Peut-être, pulvérisant Gil Mbossa, Claudio Balo avait-il voulu atomiser cette réminiscence insupportable de son passé ?
Gil ne ronflait pas : il agonisait
Lundi, devant la cour d’assises, l’accusé a balayé cette lecture qu’on a faite de son geste. « J’avais peur, dit-il. Gil savait se battre. J’avais pu m’en rendre compte. Je voyais le blanc de ses yeux et l’éclat de ses dents à la lueur des bougies. Il paraissait invincible ». Quand il l’avait rejointe, plus tard, dans la rue, Lilia s’était enquise de Gil. « Il est là, il est mort », avait répondu Claudio. « Quand on est revenu au squat, raconte Lilia, j’ai entendu Gil ronfler. Ça m’a rassurée ».
Il ne ronflait pas : il agonisait. Ils le savaient tous deux. Mais ils avaient passé la nuit à côté de lui, sans rien faire. Et, le lendemain, ils étaient partis en ville dépenser « la tirelire » de Gil – un sachet contenant 700 euros en menue monnaie que Gil avait lui-même fauché à un pote. Ils étaient allés au cinéma, au restaurant, au bistrot. Claudio s’était fait croquer le portrait par un artiste des rues. Quand ils étaient revenus au squat, le soir, ils avaient décidé de transporter le cadavre dans le jardinet d’une maison voisine. Puis ils avaient pris la fuite.
DETAILLE,STEPHANE
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