Une lente descente aux enfers

Il y a une vie avant la cloche. Avant la rue. Et sans doute la trajectoire de Claudio Balo aurait-elle pu le conduire vers mille autres lieux que ce squat infect où, un soir de janvier, le destin – si c’est bien lui ! – fit irruption dans le capharnaüm d’ordures qui était devenu son biotope.

Mais voilà : Balo, des années durant, s’était échiné à tout rater. Sa vie, jusqu’à ce jour-là, n’avait été qu’une succession de ruptures : il avait quitté son pays – l’Argentine –, ses études, ses emplois et chacune des femmes – « elles buvaient toutes autant que moi », dit-il – qui avaient compté dans sa vie. « Il n’a pas sitôt entrepris de construire quelque chose qu’il s’empresse de le démolir », observe à son propos l’un des psychiatres qui l’ont examiné.

Une forme d’« abandonisme » dont il faut, comme souvent, chercher la genèse dans une enfance passée à Buenos Aires, ballottée entre une mère alcoolique et un père ivrogne et violent. A sept ans, il est placé, comme son frère Pablo, dans une institution censée les soustraire à un climat familial délétère : ils n’y auront connu, dit-il, que la maltraitance.

Il a 11 ans lorsque sa mère, née à Bruxelles, revient en Belgique : un pays étranger pour les deux frères qui ne parlent que l’espagnol. Ils apprennent le français. Découvrent l’existence de trois demi-frères et sœur – des enfants que leur mère a eus d’un premier lit – qu’ils ne fréquenteront guère. Le parcours scolaire de Claudio Balo est chaotique : il touche à tout, ne termine rien. Il se met à boire dès l’âge de 15 ans. Il retourne en Argentine, il en revient, il part pour l’Italie où il ne reste pas davantage.

Il paraît se fixer, vers l’âge de vingt ans, quand il trouve cet emploi d’aide-soignant à Watermael-Boitsfort. C’est aussi l’époque où il fait la connaissance de Sylvie O. dont il aura deux enfants : Pablo et Erminio. Une femme qui, ce jeudi, a refusé de prêter le serment de témoin devant la cour d’assises parce que, disait-elle, elle ne pouvait pas jurer « de parler sans haine et sans crainte ». Sa relation avec l’accusé avait tourné court : Balo buvait et il avait la boisson d’autant plus mauvaise qu’il était absurdement jaloux. « Un matin, raconte Sylvie O., il m’a fracassé la tête sur le chambranle d’une porte parce qu’il venait de rêver que je l’avais trompé ». Ils s’étaient séparés en 1991.

Le suicide de son frère va précipiter sa chute

L’année suivante, Claudio Balo avait perdu son ultime emploi : il ne travaillerait plus jamais. Le suicide de son frère, en 1995, allait précipiter sa chute : il encaissa durement la mort de Pablo qu’il était allé lui-même rechercher, un an plus tôt, dans un caniveau de Buenos Aires. « Pablo était maniaco-dépressif, a-t-il raconté. Il s’est pendu après avoir fait le tour de toutes les cliniques psychiatriques de Bruxelles ».

Lui, Claudio, c’était l’alcool. « Une maladie familiale », dit-il. Il allait connaître, avec Dominique D., une idylle qui tournerait pareillement court. « Il ne supportait pas la moindre frustration, explique-t-elle. Il lui arrivait de me plaquer au mur et de me cracher dessus ». Un troisième fils, Hugo, lui viendra de cette union. Malgré ses colères majuscules – « Il pouvait hurler et tout casser », admet son fils Erminio –, Balo n’était pas un mauvais père. Quoique sujet à éclipses : « Il pouvait disparaître sans crier gare pour ne réapparaître qu’un an plus tard, sans autre explication », dit Erminio. « Encadré, sobre, il pouvait être charmant, courageux, travailleur », a expliqué Dominique D.

Mais l’alcool avait tout atomisé. Il avait fait des cures, il avait rechuté. Il avait fini par perdre son logement social. Puis ses derniers revenus quand son ex-épouse, parce qu’il ne payait plus la pension alimentaire des enfants, avait obtenu la saisie des allocations qu’il percevait du CPAS. Alors il s’était retrouvé à la rue. Et il était descendu jusqu’au tréfonds des enfers.

DETAILLE,STEPHANE

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