Ghislenghien : les victimes dépitées, le procureur laminé

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Il n’est pas encore 10 heures, lundi matin, qu’on se tortille inconfortablement sur les bancs du ministère public : il est clair que le tribunal correctionnel de Tournai ne suivra en rien – ou presque – le réquisitoire du procureur dès lors qu’il vient d’acquitter de toutes les préventions la société Fluxys que le ministère public avait pourtant placée, en juin dernier, « tout en haut de l’échelle des responsabilités » dans la succession des événements qui provoquèrent la catastrophe de Ghislenghien, le 30 juillet 2004.

Dès les premières lignes d’un jugement de 286 pages dont la lecture va durer jusqu’au début de la soirée, le tribunal anéantira les quatorze manquements que le procureur avait imputés à la société gestionnaire de la conduite de gaz dont l’explosion avait fait 24 morts et 132 blessés : des griefs « non prouvés » ou « infondés », balayera le jugement qui va pareillement anéantir l’essentiel des préventions mises à la charge de la société Husqvarna que le réquisitoire avait située « deux échelons plus bas » dans la même échelle.

Au bout du compte, le tribunal estimera que la responsabilité de trois des quatorze prévenus seulement était engagée dans le drame de Ghislenghien : celle de la SA Tramo, adjudicataire à Ghislenghien des travaux de voirie et d’égouttage pour l’exécution desquels elle avait constitué une association momentanée avec la SA Jouret ; l’architecte Persoons auquel Husqvarna avait confié la conception de sa future usine ; et le conducteur de chantier Kristof Dewael.

Tous trois seront déclarés coupables d’homicide involontaire par défaut de prévoyance ou de précaution : les uns pour avoir, en cours de chantier, modifié les plans d’égouttage et opté pour une technique qui avait nécessité le recours à un engin de chantier à l’aplomb des conduites de gaz – ce que les prescriptions imposées par Fluxys interdisaient formellement –, les autres pour avoir approuvé ou mis en œuvre cette façon de procéder (lire ci-dessus).

Le 24 juin, le rotor de l’engin avait heurté la conduite, affaiblissant le tronçon qui avait explosé, cinq semaines plus tard. Les deux derniers cités bénéficieront toutefois d’une suspension du prononcé et la SA Tramo sera condamnée à une amende assortie d’un sursis.

Ce jugement est un véritable camouflet au ministère public dont certains avocats soufflaient, lundi, qu’« il avait mal travaillé » : « Dans sa détermination à vouloir obtenir des condamnations, il a développé une argumentation outrancière, mal étayée, qui l’a finalement desservi », chuchotait l’un d’eux.

Il est probable que le parquet ira en appel même si, confiait Mme Maertens, procureur du Roi de Tournai, il prendra le temps de lire ce jugement en profondeur. Ce jugement constitue surtout une immense déception pour les centaines de parties civiles constituées. « J’attendais ce moment depuis six ans. J’avais imaginé tous les scénarios, sauf celui-là », soupirait David Da Palma, l’une des victimes de la catastrophe.

Il n’est même pas certain que les victimes percevront les sommes provisionnelles que le jugement, dans son volet civil, leur octroie en attendant les conclusions des experts commis par la Justice : en admettant que tous les condamnés aient souscrit une R.C. professionnelle, les montants plafonnés par les assurances ne suffiront en aucun cas à payer ces provisions, sans parler du reste (lire par ailleurs). « Il faut espérer que le parquet fera appel, commentait Me Tieleman, avocat d’un collectif représentant 72 victimes. Nous ne pourrions nous-mêmes nous pourvoir qu’au civil, ce qui serait sans effet sur les acquittements prononcés. »

Les acquittés affichaient pour leur part un soulagement discret : « Nous sommes satisfaits, confiait Me Scalais, l’avocat de Fluxys. Nous avons toujours dit que ce procès n’était pas celui du gaz mais celui de la construction. »

DETAILLE,STEPHANE

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