« Vous avez été le cerveau »

Un père infanticide devant les assises de Namur

Extraite de la vitrine des pièces à conviction, une grosse pierre bleutée circule parmi les jurés. Des taches brunâtres maculent encore deux de ses arêtes à vif. Elle avait été retrouvée, ensanglantée, à proximité du corps de Corentin qui gisait, le crâne disloqué, dans le tohu-bohu des rochers de Freyr. Se peut-il qu’il s’agisse là de « l’objet contondant » qui provoqua, sur le crâne de l’enfant, cette énorme fracture « en coquille d’œuf » décrite par le légiste ?

Patrice Gailleterie nie avoir jamais frappé son fils : il l’a, dit-il, projeté violemment une première fois sur la paroi rocheuse. Puis « cinq à six fois ». « Le compte n’y est pas », fera observer le légiste aux jurés namurois : le nombre des fractures et des contusions incline l’expert à penser que l’accusé a bel et bien porté des coups à Corentin, comme l’ont rapporté les policiers qui furent les témoins impuissants de cette scène insoutenable.

« J’ai jamais frappé mon fils avec une pierre, proteste l’accusé dans un souffle. Peut-être l’ai-je projeté plus de six fois contre cette paroi. Je ne sais plus. »

L’expert sourcille. Comment expliquer, alors, qu’on n’ait retrouvé aucune meurtrissure sérieuse, sans même parler de fracture, sur le reste du corps de l’enfant ? Comment expliquer, aussi, ces lésions que le légiste observera sur les mains de l’accusé, du genre qu’on s’occasionne lorsqu’on porte des coups à un tiers ?

Et comment comprendre, surtout, que pareil accès de violence, quelle qu’en fût la forme, ait pu être déchaîné par les conclusions d’un rapport psychologique dont Patrice Gailleterie redoutait qu’il anéantisse à jamais son espoir de recevoir son fils selon le principe de la garde alternée ?

L’accusé, pourtant, n’a jamais expliqué autrement son geste : « Comme tout était fait pour que je n’aie pas Corentin, j’ai décidé de tout faire pour que personne ne l’ait », avait-il déclaré aux enquêteurs.

Deux mois après le meurtre, il adressera ces mots à Sabine V., la psychologue qui avait rédigé le rapport dont l’avait chargée le tribunal de la Jeunesse de Mons. « Vous avez été le cerveau, j’ai été l’auteur. » À l’époque, il enverra un message de la même eau à Laurence Fontaine, la mère de Corentin dont il était séparé depuis deux ans.

Quand il l’avait rencontrée, en 1996, il était déjà divorcé d’une première épouse dont il avait eu deux enfants : Jessica et Joffrey. Lorsque Corentin était né, en 1999, le couple battait déjà de l’aile. « Il était devenu plus distant », a expliqué Laurence. L’ambiance s’était encore alourdie quand Joffrey, tout jeune adolescent, était venu s’installer dans la maison que le couple occupait à Quaregnon : le courant passait mal entre le gamin et sa belle-mère. Il était turbulent. Un jour qu’elle ne le maîtrisait plus, elle l’avait mis, tout habillé, sous la douche. Puis les tuiles s’étaient abattues sur le couple comme giboulées en mars : il avait fait faillite, elle avait été sauvagement agressée à deux reprises dans un parking, il avait pris une maîtresse, il lui avait prêté un amant.

Le couple était dans la dèche mais Gailleterie demeurait exigeant, chicanier, suspicieux. « Fouiller, photocopier, noter, cocher des dates : ça, c’était lui », dit Laurence. Soucieux de son train de vie, éternellement sûr de son bon droit, imbu de lui-même comme le sont parfois ceux qui n’ont rien réussi. La vie était devenue intenable. Patrice avait quitté la maison avec Joffrey à l’automne 2005. Il recevait Corentin un week-end sur deux et durant la moitié des vacances scolaires. Jusqu’au jour où « l’accusé », comme Laurence Fontaine n’a cessé de le désigner, avait revendiqué une garde alternée. Il y avait eu ce rapport de la psychologue « Je ne voyais qu’un homme froid, inaccessible, moins soucieux d’évoquer sa relation avec son fils que de me démontrer qu’il était un bon père », se souvient Sabine V.

À sa façon barbare, ignominieuse, son père avait eu le dernier mot : personne, désormais, n’a la garde de Corentin. Il repose dans une tombe dont sa mère a banni tout le falbala – bouquets et plaques en marbre « Ton père qui t’aime » – dont Patrice Gailleterie avait fait couvrir la stèle.

« J’ai envie de rayer cet être immonde de la surface de la terre », sanglote Laurence. Sur la tombe de l’enfant, elle n’a fait graver que son seul prénom : Corentin. « Je ne voulais pas qu’on y accole son nom, hoquette-t-elle. C’est celui de son assassin. »

En un coup d’œil

L’accusé Patrice Gailleterie a 47 ans. Ce Borain comparaît pour l’assassinat de son fils, Corentin, 8 ans, au rocher de Freyr en province de Namur.

Les faits Le 23 avril 2007, Patrice Gailleterie décide de mettre fin à ses jours et d’emmener son fils dans la mort. Peu de temps auparavant, la justice lui a refusé un droit d’hébergement égalitaire, dans le cadre du divorce prononcé deux ans plus tôt.

Aujourd’hui La cour d’assises entendra ce mercredi les experts psychologues et les témoins de moralité.

DETAILLE,STEPHANE

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