Un coffre-fort, deux corbillards

Justice Un endocrinologue et son ex-épouse devant les assises de Liège

D’abord, il y avait eu Josée, la marraine. Puis, un an plus tard, la tante Betty. Mortes toutes les deux sans crier gare. Et incinérées sans tambour ni trompette. Deux décès qui n’avaient guère fait de vague. Pas même un clapotis. Ils entraient, somme toute, dans l’ordre naturel des choses. Même s’il s’agissait de deux vieilles dames pétulantes que leurs économies autorisaient encore à croquer la vie.

Tante Betty était morte depuis cinq ans lorsque, en février 2007, une femme effondrée s’était présentée à la police fédérale de Liège pour dénoncer deux crimes : Josée Julemont et Berthe Loix, disait-elle, avaient été assassinées par le Dr Michel Letiexhe avec la complicité de son ex-épouse, Marie Vossen.

La femme ne voulait pas dire son nom. On saurait plus tard qu’il s’agissait de Christine S. Et qu’elle avait été, de février à juillet 2006, la maîtresse du Dr Letiexhe qui, un soir, s’était laissé aller à quelques confidences sur l’oreiller.

A l’époque, la vie privée du Dr Letiexhe est plutôt compliquée. Le 26 décembre 2005, Marie Vossen, son épouse, a quitté le domicile conjugal : une villa que le couple avait fait construire dans un joli coin, à La Reid. Une semaine plus tôt, Michel Letiexhe a fait prendre sa femme en flagrant délit d’adultère : elle entretient, depuis plus de deux ans, une liaison avec Marcel C., un professeur d’université dont elle avait été l’élève, quand elle avait repris des études de psychologie à l’ULg.

Dans la procédure de divorce qu’il vient de lancer, le médecin compte sur cet adultère pour contester la pension alimentaire que Marie Vossen lui réclame. Mais son épouse, sur le conseil de son amant, va le piéger : un jour qu’il a bu, elle lui fait « raconter des conneries ». Des trucs à propos de la mort de la tante Betty et de la marraine Josée. Elle a tout enregistré, à son insu. Et elle le fait chanter : le toubib doit raquer.

C’est du moins ce que le Dr Letiexhe aurait raconté à sa maîtresse, Christine S., à laquelle il aurait fini par faire d’autres confidences. La tante Betty, la marraine Josée, c’était lui : il les aurait tuées en leur injectant une dose d’insuline. En mars 2006, Christine S. découvre chez Letiexhe une lettre que Marie Vossen a adressée à son ex-mari : « Le 10 février 2001, tu as poussé ma marraine dans le néant (…). L’année suivante, tu as remis le couvert en précipitant le décès de ma tante Betty. »

Quand l’affaire sera mise en l’instruction, en mars 2007, les policiers découvriront un second courrier dans lequel Marie Vossen fait pareillement allusion à ce double assassinat – elle s’engage à ne pas dénoncer les faits et propose à Michel Letiexhe un partage équitable des héritages que le couple a captés à la faveur du décès des deux parentes.

Les enquêteurs saisiront aussi, dans le coffre d’une banque spadoise, l’enregistrement clandestin de la fameuse conversation durant laquelle le Dr Letiexhe avait évoqué les faits.

Christine S., venue soulager sa conscience, n’aurait donc pas menti. Les éléments recueillis par l’enquête accablent Michel Letiexhe. Entendue, Marie Vossen raconte à son tour.

Sa marraine l’adorait : Josée Julemont lui avait longtemps adressé chaque mois un mandat de 20.000 anciens FB. Elle avait fait de sa filleule sa légataire universelle. Et elle serrait une partie de ses biens dans le coffre des Letiexhe, à La Reid.

Vers la fin de l’année 2000, le Dr Letiexhe se serait ému de la soudaine passion de la vieille dame pour les voyages : « Si elle continue, grinçait-il, il ne va rien rester. »

Comme en écho à cette appréhension, Josée Julemont avait suspendu ses versements mensuels. Et l’inquiétude du médecin se serait muée en panique quand elle avait annoncé son intention de retirer l’argent qu’elle lui avait confié : « Si elle reprend son fric, elle ne repartira pas », aurait annoncé le docteur.

Elle était venue. Et elle était repartie à bord d’un corbillard. C’était le 10 février 2001. Michel Letiexhe était allé chercher « marraine Josée ». Il aurait bidouillé quelque chose dans l’arrière-cuisine. Il serait revenu avec des coupes de champagne dont l’une, qu’il avait marquée d’un point rouge, était réservée à la vieille dame. Elle avait eu un malaise. Il lui avait fait une piqûre. Elle était morte sur le lit de la chambre d’ami. Les pompes funèbres avaient emporté le corps. Le soir même, Michel Letiexhe se serait rendu au domicile de la défunte, pour récupérer les bijoux, l’argent et les titres qu’elle cachait dans un tuyau.

Tante Betty, elle, n’était la tante de personne. Juste une amie de Josée Julemont que Michel Letiexhe avait aidée « dans ses papiers » quand il s’était agi de régler la succession de feu son époux. Ils avaient continué de se fréquenter et Berthe Loix était devenue « tante Betty ». Elle possédait un studio à Oostduinkerke.

« Tu l’as, ton appartement à la mer ! », aurait lancé Michel Liexhe à son épouse, un soir de janvier 2002 qu’il rentrait à la maison. Tante Betty venait de rendre son dernier souffle dans une clinique d’Esneux.

La veille, elle avait dicté au docteur ses dernières volontés – Marie Vossen hériterait de tout – alors qu’ils revenaient du Grand-Duché où « tante Betty » avait déposé de l’argent sur un compte. Quelques heures plus tard, il l’aurait retrouvée, comateuse, dans son appartement, quai du Condroz, à Liège.

Curieusement, il avait fait transporter la malade à Esneux, un hôpital où il exerçait comme endocrinologue et diabétologue. Berthe Loix était, comme Josée Julemont un an plus tôt, en coma hypoglycémique. Une infirmière avait préparé une seringue de glucose. Mais c’est le Dr Letiexhe qui aurait fait l’injection…

Les deux héritages auraient rapporté près de 600.000 euros aux Letiexhe. Que du black, ou presque. Le couple vivait sur un grand pied. Mais le traitement très confortable du Dr Letiexhe, diabétologue et endocrinologue dans diverses implantations du CHU de Liège et dans une clinique privée de Heusy, suffisait à peine à couvrir les dépenses : Marie Vossen, elle en convient elle-même, était un panier percé.

Arrêté et détenu depuis le 27 avril 2007, Michel Letiexhe n’a pas cessé de nier. Il a des explications pour tout.

Même pour cette conversation accablante que son épouse avait enregistrée, à son insu, en 2005 : ils avaient pour habitude, dit-il, de s’inventer toutes sortes d’histoires pour ravigoter leur vie sexuelle.

En bref

Michel Letiexhe

Né en 1967, il répondra comme auteur ou coauteur d’un double assassinat.

Marie Vossen

Ex-épouse du médecin, née en 1970, répondra comme auteur ou coauteur d’un double assassinat ou, à titre subsidiaire, de recel d’héritages et de non-assistance à personne en danger.

Le procès

Présidé par le conseiller Robert Gérard, il devrait durer dix jours. Letiexhe sera défendu par Me Jean-Philippe Mayence, Vossen par Me Thierry Delobel. Le siège du ministère public sera occupé par Eric Staudt. )

DETAILLE,STEPHANE

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