Troublants trous noirs

Bien sûr, il y a cette cassette. Celle où Marie Vossen enregistre, à l’insu de son mari, cette conversation durant laquelle il raconte comment il a envoyé « ad patres » la tante Betty et la marraine Josée. Mais on sait à quelle fin libidineuse Michel Letiexhe prétend avoir tenu ses propos accablants. « C’était, dit-il, un vieux truc dont ils étaient convenus pour lutter contre l’assoupissement sexuel. » À l’entendre, ces histoires morbides avaient ce don particulier d’émoustiller son épouse. Alors, il ne se privait pas de broder sur ce canevas propitiatoire. « J’en rajoutais, a-t-il raconté. C’était parfois n’importe quoi. Je regrette, à ce propos, que le passage où j’évoque la mort de la tante Betty ait été effacé de cette cassette : on aurait d’emblée compris qu’il s’agissait d’un jeu. »

Que la psychologue Fabienne Glowacz ait pu conclure que la sexualité de Marie Vossen n’avait nul besoin d’être mise en appétit par ce genre de zakouski ne trouble pas l’accusé. « Que je me souvienne, dit-il, Madame Glowacz ne fut pas le témoin de nos ébats. »

Il prétend que Marie Vossen le piégea un soir de décembre 2005. Elle l’avait fait boire, dit-il. Elle jure qu’elle enregistra la conversation un matin. Elle se tenait à six ou sept mètres du lit, sur l’escalier qui conduit au dressing. Il était dans le lit. Elle l’avait fait parler. Le dictaphone tournait dans la poche de son peignoir. La défense ricane : « Techniquement improbable de capter quoi que ce soit d’audible dans ces conditions-là ! ».

Bien sûr, il y a ces deux lettres que les policiers retrouvèrent au domicile de l’accusé. Deux lettres dans lesquelles Marie Vossen évoque l’implication de son mari dans la mort des deux parentes. Mais ces écrits-là ne prouvent rien.

Il y a aussi le témoignage de Christine S., qui fut l’amie de Michel Letiexhe – il nie l’avoir jamais eue pour maîtresse – de janvier à juillet 2006. Elle aussi, elle aurait eu droit aux confidences du docteur. « J’ai voulu lui faire peur pour m’en débarrasser quand elle est devenue trop collante, dit-il. Je suis allé jusqu’à lui dire que j’étais homosexuel. »

Soit, mais il y a aussi, dans le dossier, tous ces témoignages qui contredisent la version que l’accusé a livrée des faits. Les enquêteurs, par exemple, ne retrouveront jamais ce médecin de garde que Michel Letiexhe prétend avoir alerté par téléphone, le samedi 10 février, quand Josée Julemont rendit son dernier soupir après avoir siroté le blanc-cassis préparé par le docteur. Les médecins dont il a cité les noms ne se souviennent de rien. « J’en suis navré », soupire le docteur.

Les voisins de la tante Betty, eux, ne se rappellent pas davantage que le Dr Letiexhe les ait appelés pour savoir si elle était diabétique, le soir où elle fut transportée à la clinique d’Esneux, en état de coma hypoglycémique.

Une infirmière de l’hôpital se souviendra parfaitement, en revanche, que ce soir-là, le Dr Letiexhe expliqua avoir trouvé au domicile de Berthe Loix – alias « tante Betty » – une lettre d’adieu dans laquelle elle expliquait vouloir en finir avec la vie, trop accablée par le décès de son mari : elle s’était suicidée avec l’insuline autrefois prescrite pour son époux.

Seulement voilà, il n’y avait pas de lettre. Il n’y avait pas davantage d’insuline chez Berthe Loix. Elle n’était pas diabétique. Son mari non plus. « Marraine Josée » non plus.

Tante Betty était une vieille dame en pleine forme. Josée Julemont aussi. Son médecin l’avait encore auscultée la veille de son décès. R.A.S. Les enquêteurs vérifieront : sa mutuelle ne lui a plus remboursé le moindre médicament depuis le 4 septembre 2000.

Les enquêteurs ne retrouveront par contre aucune trace des contrôles qui furent mis en œuvre à l’hôpital d’Esneux pour établir le diagnostic, quand Berthe Loix y fut transférée – rien, notamment, qui concerne les taux d’insuline et de C-peptide. On sait juste que l’analyse de sang révéla une absence d’insulinémie nettement positive. Un constat qui, selon les experts, exclut pratiquement l’hypothèse d’une injection d’insuline. « Par contre, disent-ils, l’administration d’un analogue de l’insuline peut-être envisagée. » Ces analogues étaient utilisés depuis le mois de juillet 2001 au CHU du Sart-Tilmant. Et le Dr Letiexhe avait été impliqué, entre 1999 et 2002, dans la rédaction de divers articles scientifiques relatifs à l’utilisation des analogues à l’insuline. Mais une collaboration scientifique n’a jamais fait d’un accusé un tueur.

DETAILLE,STEPHANE

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