Plutôt tuer qu’être deviné

Bruno Werner se prenait pour un raté et vivait dans la peur d'être percé à jour. © Belga

Le pédagogue Bruno Werner animait deux séminaires sur des thématiques qui l’avaient toujours passionné : Se disputer de façon productive et La gestion des conflits dans un contexte émotionnel. Le conférencier ne faisait rien de tout cela. Il aurait été incapable de tirer quelque bénéfice que ce soit d’une dispute : la moindre algarade le mortifiait. Il ne gérait pas davantage les conflits : il évitait les confrontations. Il se terrait pour se soustraire aux regards de ceux dont il redoutait qu’ils le percent à jour.

 Ceux qui l’ont fréquenté – tout un défilé d’intellectuels allemands nourris de légumes bio et d’idéaux altruistes – ont décrit un homme intelligent, lisse, calme, doux, poli, réservé et réfléchi. Difficile à cerner, pour tout dire : il ne laissait jamais rien paraître des émotions qui pouvaient l’habiter. « Il assumait tout avec une certaine lourdeur, raconte sa demi-sœur Gisela. Il a traversé des épisodes dépressifs dont il a toujours prétendu se sortir seul. Sa maîtrise de soi donnait le change alors même qu’il s’enlisait dans son mal-être. »

Il se tenait lui-même en piètre estime. « Toute ma vie durant, a-t-il répété lundi, j’ai eu le sentiment d’être un raté. » L’héritage probable d’une « profonde blessure narcissique » infligée dès l’enfance, ont expliqué les psychiatres. Alors, il se cachait, épouvanté à l’idée que les autres puissent découvrir ce qu’il était vraiment : ce raté-là. Sa grande intelligence et la perception très fine qu’il avait de la réalité l’avaient efficacement servi dans son œuvre de dissimulation.

Mais cette stratégie lui coûtait une énergie considérable. Le soumettait à une tension de tous les instants. Il se carapatait sans crier gare quand elle devenait intenable : en 2006, il avait séché sans explication plusieurs séminaires qu’il devait animer. « Dont l’un, qui devait durer une semaine, avait attiré un public venu de partout pour lequel nous avions réservé des hôtels », se souvient l’organisateur.

« Son silence l’enfermait »

Il y avait eu, surtout, cet échec cuisant avec cet adolescent en difficulté que Bruno Werner avait pris en charge pour le compte de l’association Kaspar X. Le gosse s’appelait Dennis G. Il était intelligent et manipulateur. Il avait pris le dessus sur son éducateur. Il l’avait dominé. Il l’avait écrasé. Il l’avait ridiculisé. Un jour de juillet 2006, ils en étaient venus aux mains. Le gamin avait eu le dessus – « Il était plus fort que moi », dit Bruno Werner – et il n’avait pu lui résister. Cet épisode l’avait démoli.

« C’est un événement majeur, explique un psychologue. Pour Bruno Werner, ce n’est pas seulement un échec : c’est l’effondrement brutal de toute cette philosophie de vie qu’il a construite autour de principes qu’il a lui-même théorisés en sa qualité de pédagogue. Ce jeune l’a littéralement cassé. Il en concevra un immense désarroi dont il ne s’ouvrira à personne : toujours cette peur d’être démasqué. »

Il avait fait le pire des choix : il avait cessé de travailler. Il était devenu chômeur. Un statut que sa personnalité tourmentée ne pouvait en aucun cas assumer sereinement. Il culpabilisait. Il s’était fait une montagne de la gêne financière très vénielle que les siens subissaient. Il vivait dans une peur folle : le jour viendrait où l’un d’eux – sa femme, sa fille, son fils – le percerait à jour. Alors, il les fuyait. Il s’enfermait dans le silence. « Et son silence l’enfermait, dit un psy. Il a vécu tous ces mois-là dans une tension extrême. »

Cette peur viscérale d’être démasqué, disent les psychiatres, l’avait peu à peu conduit, hébété, à cette extrémité inouïe : plutôt les tuer que les décevoir. Plutôt ça – cette horreur ! –, que d’avoir pour miroir le regard d’un être aimé qui l’aurait deviné. « Il est troublant de constater qu’il les a tués tous trois en les frappant par-derrière, dit un psychiatre. Jusqu’au bout, il aura eu ce souci obsessionnel d’éviter la confrontation. »

STEPHANE  DETAILLE

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