« L’effondrement d’une cathédrale bâtie sur le sable »

L'avocat de la défense, Me Xavier Magnée a contesté la préméditation. © Belga

Il y a ce carnage. Ce massacre d’une barbarie inouïe. Et, dans le box, il y a cet homme inattendu : Bruno Werner, intellectuel brillant, pédagogue de haut vol, théoricien révéré de la gestion des conflits humains. « Un homme qui avait rendez-vous avec un autre destin », dira Me Magnée, son avocat.

 Quatre jours durant, on aura vainement tenté de concilier l’horreur des faits et la personnalité hautement éduquée de leur auteur. Un exercice obligé puisque la matérialité des faits est incontestable. Et que la responsabilité de l’accusé l’est tout autant : « L’acte est fou, lance l’avocat général Pascale Schils, mais lui, il ne l’est pas. »

Ce que personne, du reste, ne songerait à nier : d’emblée, la défense avait annoncé qu’elle n’envisageait ni de réclamer l’internement de l’accusé, ne de prétendre qu’il avait pu agir sous l’emprise de cette « force irrésistible » évoquée par l’article 71 du Code pénal.

Mais voilà. Il est tout aussi évident que Bruno Werner a agi dans « un état émotionnel paroxystique » : une sorte de transe qui, sans annihiler sa responsabilité, a pu – c’est la thèse de son avocat – brouiller la conscience qu’il avait de ses actes.

C’est un peu court, de l’avis du ministère public : « Le droit pénal, dira Mme Schils, est justement là pour sanctionner ceux qui ne savent pas faire barrage à leurs pulsions ». Elle admet que Bruno Werner a agi dans un état d’extrême tension mais sans jamais perdre le contrôle de ses actes : il lave la hache après chaque meurtre, il prend soin de se changer avant de se livrer à la police.

Xavier Magnée se récrie, donne lecture de larges extraits de doctes ouvrages de psychiatrie pour décrire « le processus » qui a lentement, sournoisement, conduit Bruno Werner dans cet état de tension extrême : ce stress intenable qui ne pouvait connaître d’autre exutoire que « cet orage émotionnel » d’une violence inouïe. Qui ne pouvait avoir d’autre épilogue qu’« une action libératoire, fût-elle abominable ».

Bruno Werner, dit Me Magnée, était « une cathédrale bâtie sur le sable » : une sommité scientifique dont l’épais vernis de savoir tapissait la faille qui, depuis l’enfance, lézardait son austère personnalité. Une blessure narcissique profonde qu’un événement – l’échec encouru dans l’accompagnement d’un adolescent problématique que lui avait confié l’association Kaspar X – allait rouvrir sans crier gare.

Le pédagogue en avait conçu un tel dépit qu’il avait cessé toute activité professionnelle. « Il en était là, le donneur de leçons, le prétentieux merle, dit l’avocat : au chômage ! ». Et d’autant plus conscient de sa faillite que la réussite de son épouse – elle entamait une carrière artistique prometteuse – servait de repoussoir à son propre échec. Il se retrouvait inutile, improductif, humilié au sein d’une famille qui se portait bien. Même Helena – « dont le caractère longtemps recroquevillé semblait trahir la prémonition de son destin tragique » – paraissait s’épanouir depuis qu’elle était scolarisée en Suède. Les siens n’avaient même plus besoin de lui. Il n’était qu’un raté. Blessé, mortifié, abandonné.

Son projet criminel, cent fois refoulé, n’avait cessé de prospérer comme une plante vénéneuse sur ce terreau toxique, mortifère. Il ne l’avait pas prémédité, comme l’avait soutenu l’avocat général. Il l’avait combattu pendant des mois. Il luttait encore, ce matin-là, à l’heure où Helena s’éveillait à l’étage. Il était à bout. Il n’en pouvait plus. Vaincu, il avait rendu les armes. Et empoigné sa hache. « Il n’avait rien prémédité », dit Me Magnée. C’était des meurtres. Pas des assassinats.

Bruno Werner avait réclamé sa libération

Jeudi en début d’après-midi, le président Gorlée a rendu un arrêt dans lequel il a déclaré non fondée une requête dans laquelle Bruno Werner avait, le matin même, sollicité de la cour qu’elle déclare irrecevables les poursuites le concernant et qu’elle prononce sa libération immédiate. Dans les conclusions qu’il avait déposées à l’appui de cette requête, l’accusé estimait en effet que l’exclusion de son avocat, Me Victor Hissel nuisait gravement à ses droits. A noter que Me X. Magnée ne soutenait pas cette initiative de son client.

STEPHANE DETAILLE

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