La partie civile a rallié la défense
posté le 14 juin 2012 |
catégorie Affaire Younès Jratlou, Bibliothèque judiciaire

Me Xavier Magnée, l'un des défenseurs de Mohamed Jratlou, évoque les pistes négligées par l'enquête: "Et c'est à nous qu'on ose opposer les zones d'ombre d'un dossier plongé dans cette nuit totale? " © Belga.
Où est Younes ? . Peut-être est-ce le souvenir de cette simple question qui, des années plus tard, continue de soutenir Naïma Zraidi dans cette conviction qui a, aujourd’hui, la force d’un credo : Mohamed Jratlou, son mari, n’a pas tué leur fils Younes.
Ces mots-là – « Où est Younes ? » – furent les premiers qu’il lui adressa lorsque, toute colère bue, il la retrouva, cette nuit-là, pitoyablement réfugiée sous un arbre, sur la place de Ploegsteert. Elle l’avait vu désemparé. Elle avait perçu son désarroi. Elle avait senti son affolement. Et ce souvenir, autant que la connaissance qu’elle a de l’homme dont elle a partagé l’intimité durant tant d’années, l’a conduite à défendre jusqu’au bout celui contre lequel elle avait bien dû se constituer partie civile – c’était pour elle l’unique façon d’avoir voix au chapitre durant ce procès.
Le paradoxe de leur situation n’a manifestement pas réfréné l’allant des avocats de Naïma Zraidi : Mes Jean-Jacques Vandenbroucke et Marie-Paule Dauchy se sont résolument rangés sous la bannière de la défense pour dénoncer les lacunes d’une enquête où « les syllogismes » furent si souvent, disent-ils, élevés au rang de preuves. Me Vandenbroucke démonta plusieurs de ces sophismes. Dont celui-ci : « Il n’y a pas de trace de Younes hors de la maison, c’est donc bien qu’il est mort dans la maison : le syllogisme est parfait », a-t-il ironisé.
L’avocat de Naïma Zraidi avait ainsi déjà bien dépenaillé « le faisceau de présomptions » crânement rassemblé par le ministère public – l’avocate générale Ingrid Godart avait investi dans cet exercice particulier toute la véhémence dont elle est capable – quand la défense est montée au créneau pour s’engouffrer dans les brèches du dossier. « On vous demande de déduire l’existence d’un fait inconnu à partir d’éléments incertains », lancera Me Adil El Malki aux jurés. On n’a, dit-il, réuni aucune preuve matérielle contre l’accusé. Pas une seule ! On n’a pas davantage pu lui trouver l’ombre d’un mobile : « Tuerait-on pour rien un enfant de 4 ans dont on se trouve être le père ? »
Me Xavier Magnée pilonne à son tour les arguments alignés par le ministère public. Personne n’a vu Younes errer, cette nuit-là, à moitié vêtu, dans les rues du Bizet ? « Est-ce si surprenant si l’on veut bien considérer l’hypothèse que l’enfant, oui, a pu être enlevé dès qu’il a quitté la maison ? » On ne retrouve aucune trace de sang du gamin sur le trottoir ? « Et pour cause puisqu’il n’est pas blessé : les légistes n’ont découvert aucune écorchure sur la plante de ses pieds. »
On n’a identifié aucune trace de sang de l’enfant sur les vêtements que portait son père, cette nuit-là. Ni dans la Peugeot 806 des Jratlou. Et ces fibres dont le ministère public fait tant de cas, eh bien, elles ne prouvent rien dès lors que les experts sont incapables de fixer, fût-ce approximativement, le moment de leur transfert. Un grand nombre de ces fibres provient d’une couverture retrouvée chez les Jratlou dont les enquêteurs inclinent à penser qu’elle put servir à envelopper le corps de Younes durant son transport jusque sur les berges de la Douve où son cadavre fut jeté. Mais cette couverture, les Jratlou en faisaient mille usages : elle servait d’édredon sur le lit des enfants, de plaid dans la voiture ou sur le canapé du salon. « Si elle avait vraiment servi à envelopper le corps de Younes, l’aurait-on retrouvée innocemment étendue sur le sofa de la maison ? »
Les avocats brocardent encore le minutage chichiteux que firent les enquêteurs quand il s’était agi de reconstituer l’emploi du temps de Mohamed Jratlou « à partir de ses déclarations forcément confuses ». Ils atomisent le test du polygraphe – « une méthode policière bien plus sournoise que le bon vieux bottin téléphonique », a grincé Me Vandenbroucke. Ils font la comptabilité de toutes ces pistes plausibles que l’enquête négligea d’explorer. Me Magnée dressa tout un inventaire d’individus, pas toujours reluisants, qui se trouvaient à proximité du domicile des Jratlou, cette nuit-là : on n’avait pas vérifié leur alibi. « Et c’est à nous, s’est-il écrié, qu’on ose opposer “les zones d’ombre” d’un dossier plongé dans cette nuit totale ? »
Épinglé
Délibération à Tournai
Ce jeudi matin, le jury se retirera… à Tournai pour délibérer à la caserne Saint-Jean. A Mons, on n’a trouvé aucun local propre à garantir la discrétion qui doit entourer ce débat : l’auberge de jeunesse, qui a parfois rempli cette fonction, n’était pas disponible. Qu’on ait jugé nécessaire de trouver un endroit susceptible d’assurer le gîte au jury laisse augurer une délibération de très longue haleine : le verdict pourrait n’être rendu que vendredi.
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