Zoom sur… l’affaire Dutroux, définitivement ancrée en nous

Il y a à peu près deux mois, je suis allée voir Prisoners au ciné. Ce film de Denis Villeneuve qui raconte la disparition de deux fillettes et les réactions des familles, comme la pression de l’enquêteur mis sur l’affaire. J’ai recommandé ce thriller à tout le monde… tout en précisant que je n’avais en fait pas « passé un bon moment ». Deux heures durant, j’étais tendue comme je ne l’ai jamais été devant un film. A la sortie, impossible de me détendre. Le récit de Villeneuve est évidemment parfaitement orchestré, diablement efficace. Chaque spectateur aura inévitablement ressenti cette tension intenable. Pourtant, personnellement, je suis convaincue qu’un autre élément a été déterminant dans la façon dont j’ai reçu ce film en pleine gueule.

J’avais 8 ans en 1996. Exactement l’âge de Julie et Mélissa quand elles ont disparu. En visionnant Prisoners, il m’était impossible de ne pas faire le lien.

PRISONERS – Bande-Annonce / Trailer #1 [VOST|HD] par Lyricis

Et si ça m’a retourné les tripes à ce point, je sais que ce n’est pas dû uniquement au talent de Denis Villeneuve. C’est aussi et surtout que cette histoire, c’était celle de notre pays en 96-97. Et celle de notre génération. C’est surtout que ces deux gamines à l’époque, ça aurait pu être nous. C’est que nous avons vécu avec sur nos épaules toute la paranoïa ambiante, les consignes de nos parents ébranlés par la tragédie, l’angoisse que vivaient ces autres parents. Leur soulagement de ne pas être ces parents-. Leur peur de le devenir un jour. Alors c’était les « tu ne parles pas à quelqu’un que tu ne connais pas », « tu ne suis pas un monsieur qui te dit qu’il a des bonbons pour toi si tu montes dans sa voiture ». Personnellement, je me souviendrai toujours du « truc » que ma maman m’avait donné au cas où je me ferais accoster par un automobiliste en marchant sur le trottoir. Pour « prendre la fuite » : repartir dans l’autre sens, car une voiture prendra beaucoup plus de temps à trouver un endroit pour faire demi-tour. Et puis, il y a eu ce petit livre, à la couverture bordeaux, que beaucoup d’entre nous ont reçu « Qui s’y frotte s’y pique » avec Mimi Fleur de Cactus.

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250 000 exemplaires de ce bouquin directement adressé aux enfants pour leur apprendre à « dire non » avaient à l’époque été vendus ou distribués par des sponsors. Puis cette marche blanche aussi, qui a rassemblé 300 000 Belges dans les rues de Bruxelles le 20 octobre 1996. Je n’y étais pas. Mais peut-être certains d’entre vous ont-ils marché, des ballons blancs à la main en compagnie de leurs parents ?

Ai-je été traumatisée par l’affaire Dutroux ? Je sais en tout cas que dans mon « carnet de poésie » (ces livres qu’on filait à nos copines pour qu’elles nous fassent des dessins et répondent à des petites questions préétablies), à l’interrogation « je n’aime pas… » j’avais écrit « Marc Dutroux ». Et que mes copines avaient fait pareil ensuite. Je sais qu’il m’arrivait fréquemment de faire le même cauchemar, avec une voiture noire qui s’arrêtait devant chez moi et tentait de m’emmener. Je ne suis sans doute pas « traumatisée » pour autant : je marche librement dans la rue, je n’ai pas peur de rentrer chez moi toute seule le soir. Je n’ai pas dû suivre une thérapie pour surmonter ce « trauma » de mon enfance.

Il n’empêche que cette affaire fait simplement partie de nous. Car même si elle a marqué à jamais notre pays tout entier, notre génération l’a forcément vécu différemment de toutes les autres. Une internaute nous le pointait dès les premières heures du blog en soulignant l’absence de l’affaire Dutroux dans notre ligne du temps. C’est désormais rétabli. Il a d’ailleurs été question lors de nos premiers brainstormings de consacrer toute une partie de l’enquête à notre génération en tant que « génération Dutroux », mais l’angle nous est apparu trop « restreint » face à des « génération web » ou « génération voyages ». Cela dit, nous avons tous en tête des images très précises de cette affaire: cette photo, horrible, de la cache, les visages de Sabine et Laetitia quand elles sont libérées, vivantes, le portrait-robot de Marc Dutroux. On se souvient aussi des blagues débiles sur les pédophiles qu’on racontait à la cour de récré (oui, parce que dans notre génération on connaissait la signification du terme à 8 ans !), des anecdotes d’une copine qui a « failli » se faire enlever, et des histoires, aujourd’hui risibles, de la fois où on a eu la trouille parce qu’un brave mec nous proposait son aide, sans arrière pensée aucune. Parce que tout cela ressurgit encore fréquemment. Quand on aperçoit une camionnette blanche. Ou quand on va au cinéma voir un thriller bouleversant.

ELODIE BLOGIE