Je me suis déconnecté quatre jours : mon bilan

Passer quatre jours sans GSM, sans Internet, sans aucune des technologies absentes de nos vies en 1989: c’est le défi qu’a accepté de relever Olivier Croughs. Voici son bilan. Les épisodes précédents se trouvent ici.

Surprenante et inquiétante. Voilà comment je définirais le plus simplement du monde cette expérience de (simulation de) voyage dans le temps.


Surprenante parce que je m’attendais à subir davantage cette privation forcée de technologies modernes que sont surtout le GSM et internet. Ces outils dont on dit volontiers qu’ils sont les prolongements artificiels de nos membres et cerveaux m’ont surtout donné l’impression de les avoir atrophiés aux cours de ces dernières années.

Sur l’activité physique… Comme je l’ai déjà relayé à mon collègue Gil, ces quatre jours déconnectés m’ont permis de redécouvrir les plaisirs du jardinage, de couper du bois pour le feu, de me promener “pour rien”, de traverser la rue pour aller à la banque ou de me déplacer pour acheter les cadeaux qu’en 2013, j’aurais certainement commandés sur internet si je ne m’étais pas réservé cette activité spécialement pour l’intérêt de l’expérience. Avec ce métier de journaliste où les horaires sont à géométrie variable, il faut s’organiser pour s’entretenir le corps. Je reconnais que l’organisation n’est pas exactement mon point fort. Mais ces paradis de la déconcentration, du divertissement voire de l’oisiveté que sont internet et tous les appareils qui permettent de s’y connecter, n’arrangent pas les choses. Du moins dans mon cas, par négligence.

Surtout, sur le plan intellectuel, je me suis rendu compte que l’accessibilité permanente, les réseaux sociaux et les algorithmes de Google m’ont toujours rassuré derrière des apparences de proximité. Des autres, des informations et des savoirs. Ça peut sembler trivial, mais pour l’avoir expérimenté, je l’ai véritablement ressenti. À moins d’y prendre garde, d’entraîner mes réflexes de débrouille en toutes circonstances, de mobiliser régulièrement mes valeurs, mes ressources et acquis personnels pour résoudre un problème ou un conflit interne d’éthique, de rester vigilant face à l’éventualité d’une déconnexion soudaine, je m’imagine facilement régresser intellectuellement, par fourvoiement.

En fait, sur ce dernier point, j’ai redécouvert l’intérêt d’une certaine linéarité dans ma façon de consommer médias et culture, dont je m’étais sans doute trop éloigné. La radio, la télévision, l’ordre des pages d’un journal ou d’un livre, ils m’amènent un certain équilibre, une stabilité dans mon rapport au monde. Libre à chacun de remettre le sien en question par internet et l’espace de conversation qu’il propose. Mais gare à ne pas sombrer dans l’excès inverse, où la sélectivité subjective permise par le réseau se transforme en oeillères, qui freinent le développement d’une saine pensée critique.

Après, on se fait vite aux petites contorsions quotidiennes pour pallier l’absence de 20 ans de progrès technologiques. Au fond, moyennant un lecteur adéquat, le CD-audio sonne mieux que le mp3 et une carte routière stimule efficacement la boussole interne.

Alors oui, passer quatre jours au rythme des années 90, c’est évidemment trop peu pour se faire une idée du quotidien des jeunes d’alors. Et puis les conditions sont exceptionnelles : j’ai traversé la période de Noël en pleine semaine de congé. Ce n’est pas vraiment ce qu’on peut appeler un défi insurmontable… Mais c’est d’autant plus inquiétant de réaliser qu’au moins pour moi, il aurait été difficile, voire impossible, de mener l’expérience en d’autres circonstances…