Machines à écrire, télex et téléphones fixes : être journaliste il y a 25 ans (par Béatrice Delvaux)

Dans un précédent post sur ce blog, un internaute s’interrogeait sur le journalisme “d’il y a 25 ans”. A question de luxe… réponse de luxe. Voici le récit de notre éditorialiste en chef Béatrice Delvaux, 25 ans de journalisme au compteur (et pas une ride!). 
GetContent[5]Chers #25 ans,

Vous me demandez de vous raconter le journalisme il y a 25 ans. Je ne peux vous conter que le journalisme au Soir car je n’ai connu que celui-là – et ce fut mon vrai bonheur. L’un de vous, facétieux, m’a interrogée : «Il y avait des ordinateurs ? », sous entendu « de ton temps » ? Eh bien non, lorsque j’avais 25 ans, rue Royale, il n’y avait ni ordinateur, ni GSM, ni internet, ni enregistreur miniatures. Mais il y avait des machines à écrire, des téléphones fixes, des télex et des secrétaires.

Les machines à écrire ? Je devrais pourtant, mais je ne me rappelle pas que la rédaction à l’époque fut bruyante. Oui bien sur, je me souviens du rire tonitruant de Guy Depas, un collègue qui signifiait à chaque éclat de rire, qu’il allait prendre de court le gouvernement par un scoop. Mais du cliquetis de ces 120 machines qui montait en puissance lorsqu’on approchait de midi (pour l’édition bourse) et du soir (pour l’édition du lendemain), non, je ne m’en souviens pas. Nous remplissions des feuillets A4, 25 lignes, double interligne, dont nous savions qu’ils faisaient une longueur précise. Une fois terminé, pas de « delete », il fallait corriger comme on pouvait  les fautes de frappe et les erreurs (d’où le double interligne); on raturait alors à la main, on collait des bouts de papier, on réécrivait dessus. Le secrétaire de rédaction puis le chef de service faisaient de même et hop, on portait notre copie pleine de gribouillis, ou on l’envoyait via un tube pneumatique, à l’étage du dessous, aux typographes.

Ils étaient là, ces ouvriers du livre, mythiques, qui connaissaient nos écritures, et composaient nos textes avec leurs caractères de plomb. Ils étaient bourrus quand ils nous voyaient débarquer, concentrés, fiers de leur outil et d’être le maillon essentiel de cette chaîne qui reliait l’étage C (la rédaction) au sous sol (les rotatives). Aujourd’hui, il n’y a plus ce bruit, ni cette odeur d’encre, qui montaient à chaque tour de rotative et qu’on dégustait littéralement.

Les téléphones fixes ? D’eux, par contre, je me souviens parfaitement. Dès qu’on était sur le terrain, c’était notre première angoisse : il fallait trouver un endroit d’où téléphoner. Un café, une maison, un bureau: nous déployions des trésors de séduction pour convaincre le chaland de nous laisser entrer et dicter notre papier, pour qu’il arrive à temps pour l’édition. Ou pour simplement donner de nos nouvelles au chef qui attendait, énervé, stressé, que nous nous manifestions. On avait tous en tête l’anecdote d’Yvon Toussaint, notre rédac chef de  l’époque. Sa légende de journaliste fut tissée par le scoop qu’il reçut lors d’une visite au Vatican, du Pape lui-même : La Reine Fabiola était enceinte. Il n’eut alors de cesse de sortir – difficile de demander au Pape d’utiliser son téléphone - pour contacter la rédaction du bistrot le plus proche de la Chapelle Sixtine. Il y réussit pour l’édition de midi, brûlant tous ses confrères.

Mais le téléphone fixe, même à la rédaction, ne suffisait pas. Encore fallait-il savoir où se trouvaient nos informateurs et sur quel numéro les appeler – eux non plus n’avaient pas de portable – . Ah !, ce numéro privé ou du « deuxième bureau », ah !, ce numéro direct, ou celui de cette secrétaire qui nous avait à la bonne et nous balançait le lieu où se trouvait son patron, nous évitant le piège de la réception qui nous rejetait avec dédain dans la masse des « en attente ». Ces numéros s’échangeaient à prix d’or, car ils ne s’affichaient pas sur l’écran – il n’y en avait pas sur ces appareils dodus qui trônaient avec leur cadran, et bientôt des touches !, sur nos bureaux…

Les télex ? C’était quoi, me direz-vous ? Une rangée de machines qui crachaient jour comme nuit, les dépêches d’agences (AFP, Reuter, AP, Belga) , et les nouvelles venues de Belgique et du monde. Pour éviter qu’elles n’envahissent le local où on les avait alignées, des « jeunes gens » étaient préposés à les couper, à les ranger par service (monde, faits divers, politique, économie, culture..) et à les porter dans chacun de ces services où un secrétaire de rédaction les triait à son tour par dossier et par journaliste. Les « jeunes  gens » étaient souvent des garçons engagés à 14 ans rue Royale et qui vieillissaient avec nous, membres de cette joyeuse famille qui s’aimait, se déchirait, s’amusait énormément. Ceux qui avaient 50 ans à l’époque nous racontaient qu’à leurs 25 ans à eux, on allait en pleine journée faire un billard au café d’en face et que les jeunes gens répondaient aussi au coup de sonnette placé sous la table de chaque « Rédacteur » pour prendre leur commande de… boissons. On nous exhibait alors ces plateaux en bois à six trous, un par verre, comme des trophées de la belle époque. A chacun son âge d’or…

Les verres de bière, lorsque j’avais 25 ans c’est en partie au Douro, le café qui jouxtait le 120, rue Royale, qu’on les prenait, à toute heure…On y refaisait le monde et on faisait… plus ample connaissance. C’était crade, vieillot, une vraie légende ! Enfumé aussi, mais la rédaction aussi l’était car alors, bien sur, on fumait devant sa machine. Un peu en début de journée, mais avec frénésie plus le cliquetis des machines, et le retour du cylindre,  s’emballaient. L’inspiration avait déjà besoin d’aide…

Les secrétaires ? Elles étaient un bataillon, installées au centre de la rédaction, avec leur casque collé aux oreilles, suivant le rythme des éditions. « Allô j’écoute » : elles étaient notre planche de salut, notre perche au milieu de la noyade, lorsqu’à 30 minutes du bouclage, nous allions dicter un papier de Liège ou Kinshasa. On croisait les doigts le lendemain à la lecture du journal, le risque de confusion de mots et de sens était grand. Un soir, dans votre « Douro », nous vous raconterons.

Aujourd’hui, on me demande parfois – cela fait drôle j’avoue, de devenir celui qui raconte «de son temps » – ce que je regrette de cette époque-là. Au fond, oui, quels regrets? La chaleur de tous ces êtres qui faisaient une chaîne de production, aujourd’hui totalement automatisée. La voix de Suzanne, Brigitte ou Marie Madeleine, la douceur et la gouaille des jeunes gens, Gustave, Luc, Antoine, Poum poum, leur accent bruxellois, leur amour du journal, la rudesse et l’orfèvrerie des typographes, le noir sur les mains des rotativistes – qui me rappelaient le charbon sur celles de mon père. Mais plus que tout, l’insouciance qui nous habitait tous. A 25 ans, j’étais journaliste au Soir et jamais je n’ai imaginé qu’un journal pourrait disparaître. J’étais partie à la conquête du monde, avec mon carnet à spirale, mon bic bleu et mon carnet d’adresses tout neuf, couvé comme un embryon.

Chers #25 ans,

Il y a une chose qui n’a pas changé et ce sera ma leçon de « vieux combattant » pour vous. Secrétaire ou pas, machine à écrire ou pas, télex ou pas, téléphone fixe ou pas, il n’y a qu’une chose qui n’attend pas, aujourd’hui comme il y a 25 ans : l’info. La vraie, la  bonne, celle qui ne vaut que si elle est recoupée à trois sources indépendantes l’une de l’autre, celle qu’on débusque, qu’on traque et qu’on révèle. Celle qui fait qu’on n’est jamais plus à sa place et donc plus heureux, un jour d’actu – élections, catastrophe, marche blanche, abdication, finale de Coupe du monde – que face à sa machine, dans la rédac, arrimé frénétiquement aux pulsations du monde. Cela rend nos proches souvent jaloux, fâchés, car amputés de nous. Ils nous pardonnent parfois, quand on leur explique, graves mais résolus, que c’est plus fort que nous.

Cet orgasme-là n’a pas d’âge. Je vous le souhaite !

BÉATRICE DELVAUX

#53 ans #25 ans de Soir