“Les jeunes veulent travailler mais pas dans ces conditions”

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Une génération qui rêve de CDI, là où ses parents pensaient propriété et avance sous la menace permanente du chômage. Que signifie avoir 25 ans aujourd’hui et entrer sur le marché du travail? Nous avons interrogé Mateo Alaluf, professeur de sociologie à l’ULB, spécialiste de la sociologie du travail.

Les jeunes qui entrent sur le marché du travail cassent les prix en acceptant d’être moins bien rémunérés alors qu’avec la crise, les salariés plus âgés peuvent craindre pour leur poste. Est-ce qu’on peut parler d’une mise en concurrence des générations sur le marché du travail ?

Dans le monde du travail, la concurrence entre les générations est une permanence. Les plus âgés font valoir leur droit d’ancienneté vis-à-vis des nouveaux. Les nouveaux entrants sont de fait dans une situation d’infériorité et plus ils sont nombreux, plus c’est difficile. Le niveau de formation constitue une protection contre le chômage mais elle n’est plus une garantie, du tout. Or, comme il continue année après année d’augmenter, c’est d’autant plus excluant pour les non diplômés. Et le dérèglement du marché de l’emploi accentue le phénomène. Prenez les 150 000 titres-services, on crée énormément d’emploi qui ne nécessite pas forcément d’études supérieures. Mais les jeunes non diplômés font face à la concurrence des travailleurs détachés, venus par exemple de Pologne moins « chers ».

Il faut aussi revenir sur une autre idée reçue : il n’y a pas de tuyau entre études et emploi. A peine la moitié des étudiants exercent ensuite la profession pour laquelle ils ont été formés.

L’accès au marché du travail n’était pas non plus évident il y a 10 ou 20 ans. Est-ce que le fait que les jeunes actifs de 25 ans sont aujourd’hui plus précaires est aussi une idée reçue ?

Non, la situation est réellement plus précaire. Avant, lorsqu’un jeune trouvait un emploi, sa rémunération correspondait pour ainsi dire à ce qui lui permettrait de construire sa vie en fonction de ses projets. Aujourd’hui ce n’est plus le cas, il y a énormément de temps partiel, d’intérim. Les jeunes attendent 2/3 ans avant d’être embauchés, c’est devenu la norme

On est passé de comment je vais pouvoir construire ma vie à comment je vais survivre ?

On peut voir cela comme ça. Ceci dit, ce n’est pas en Belgique que la situation est la pire.

Et c’est consciemment utilisé comme un outil managérial ?

Bien sûr. La situation actuelle avec un chômage fort y contribue. Le chômage pressurise l’emploi. On dira à un jeune entrant qu’il n’a rien à négocier puisque des dizaines sont prêtes à prendre sa place. C’est aussi une forme de concession : on paie moins les jeunes pour maintenir les salaires et les avantages sociaux des générations précédentes.

Quel impact cette précarisation d’une tranche d’âge spécifique a-t-elle sur la vie dans l’entreprise ?

Ce type de management touche à la coopération dans l’entreprise. Elle crée des dysfonctionnements de communication entre salariés et dirigeants. On assiste à une dégradation du dialogue social dans l’entreprise. De ce que j’ai pu voir – et je m’appuie sur un constat empirique, pas sur une étude – les jeunes représentants syndicaux sont beaucoup plus revendicatifs, plus durs que leurs aînés. Ils respectent moins la direction car leurs conditions de travail prouvent qu’ils sont totalement inconsidérés. De manière plus large, une mauvaise – voire une absence de – communication favorise l’augmentation du stress au travail, les phénomènes de harcèlement et la rivalité entre les employés… et l’augmentation des suicides au travail.

Ce n’est pas très encourageant pour les étudiants…

On dit que les jeunes ne veulent pas travailler, mais c’est faux. Ils ne veulent pas travailler dans ces conditions, ce qui est différent. Dans le cadre d’études qu’on a menées sur les étudiants de l’université, on s’est rendu compte que de plus en plus de jeunes se réorientent vers des métiers plus altruistes, moins rémunérés. On a tellement réhabilité l’entreprise, l’argent, la réussite individuelle, le marché du travail est devenu plus compétitif qu’avant. Certains font le choix de l’utile contre le compétitif. Et le calcul est tout sauf irrationnel.