Billet d'humeur d'une "desperate diplômée"

lesoirDepuis le début de la semaine, nous recevons énormément de témoignages concernant le cliché “#25, génération diplômée mais sans diplôme“. Vous vous êtes notamment exprimé à la suite de l’article “Diplômé mais sans emploi, comment y remédier ? Nos conseils“. “Qu’il est beau de donner des conseils (…) en mettant en cause le comportement de nombreux jeunes courageux à qui aucun employeur ne souhaite donner une chance”, nous a écrit Nikka Veracchi, 24 ans et diplômée en journalisme.

“Je cherche depuis un an et demi. Je ne suis pas pessimiste, je ne suis pas exigeante, je ne suis pas démotivée. Je postule au minimum 3 fois par jour, faites le calcul. Je n’ai décroché que 4 entretiens et aucun n’a débouché sur un job”, raconte-t-elle. “Pour la plupart d’entre nous, nous ne sommes pas responsables de notre situation. Nous voulions simplement nous instruire. Nous pensions avoir un avenir mais nous commençons à comprendre que nous serons finalement moins biens que nos parents, souvent des ouvriers qui se sont sacrifiés pour nous payer des études”. Nous vous livrons son récit en intégralité.

Desperate diplômée

J’ai 24 ans. Je suis journaliste. Enfin, théoriquement. Oui, parce que dans la vraie vie, je ne suis qu’une demandeuse d’emploi dépitée. Depuis 15 mois, je désespère que quelqu’un me donne ma chance.

Lorsque j’ai choisi mon orientation, j’étais encore pleine de volonté et d’idéaux stupides. Une gamine de 18 ans, quoi. 5 ans plus tard, à la sortie de l’université, un peu plus lucide (quoique), je pensais que la vie commençait enfin. La vraie vie, l’indépendance : un boulot, des collègues curieux, un patron irritable et une boîte aux lettres regorgeant de factures… Ça peut surprendre mais j’avais hâte de goûter à tout ça. Après avoir profité pendant 5 ans de la vie estudiantine, dans une bulle, à Louvain-la-Neuve, cette routine semblait presque tentante.

Le parcours du combattant

Après bientôt un an et demi de recherche d’emploi très active (je précise pour l’ONEM, le Forem, etc), ma façon de voir les choses a quelque peu changé. Fini l’idéalisme, bonjour le fatalisme. Adieu doux rêve de prêt ou d’appartement à deux, de premières vacances auto-financées… La liste des CV et lettres de motivation envoyés ne cesse de s’allonger. Par contre, le nombre d’entretiens décrochés tient sur une demi-main. Ne parlons même pas de ces réponses négatives (précisons qu’à peine 2 employeurs sur 10 en moyenne ont pris la peine de me répondre) où les formules de politesse, de début et de fin, n’ont même pas été modifiées… C’est tout le respect qu’on vous porte, monsieur. Non, moi c’est mademoiselle. Des excuses, une liste interminable d’excuses formatées et ennuyeuses. Profil intéressant mais… trop jeune, trop peu d’expérience ou trop qualifiée. Il faudrait savoir !

Moins de 26 ans ? Parfait pour la convention premier emploi (qui offre des primes à l’employeur) mais quel manque cruel d’expérience (je ne suis pas surdouée, je n’ai pas commencé l’unif à 13 ans…). Tu apprends vite ? Tu t’intègres facilement ? Non, désolé. Pas le temps de te former. On a du travail, nous.  Tant pis. Là-bas, on engage. Ha oui ? Oui mais c’est un stage non rémunéré ou un travailleur bénévole ? C’est parfait pour acquérir de l’expérience ! Oui mais en attendant, qui paie l’assurance auto, l’essence, les sorties ? Maman et papa, bien sûr ! Après une dure vie de labeur, quel bonheur d’assumer entièrement un grand enfant de 24 ans… Tu parles couramment 3 langues ? Bien. Mais une 4e langue est vivement recommandée. Pourquoi ? Dieu seul le sait ! Une excuse parmi tant d’autres.

Tu postules sur Bruxelles mais tu n’habites pas la capitale ? Aucune chance.  Les profils ne disposant pas du statut ACS finiront directement à la corbeille, même pas la peine d’essayer. Tu n’es pas chômeur de longue durée. Alors tu n’as pas droit à ça. Tiens, et ça non plus. C’est juste pour les fainéants à long terme. Epuisée de tous ces statuts APE, ACS, PTP et autres  acronymes qui te privent de la moitié des offres (alors qu’ils sont censés favoriser l’emploi), un instant, je pense abandonner, choisir la facilité.

« Pourquoi faire croire aux jeunes que l’université ouvre toutes les portes si c’est faux»

J’aime mon métier mais tant pis, je me dis que j’y reviendrai un jour quand le secteur ira mieux. Je postule alors partout où l’emploi est vacant. Vendeuse, commerciale, secrétaire. Mais surprise, là non plus on ne veut pas de moi. Pourquoi ? Parce que je risque de m’ennuyer et quand je trouverai mieux, ils devront réembaucher, reformer quelqu’un. Hé oui. Je n’ai pourtant aucune prétention salariale. Aucune prétention tout court.  Je veux simplement travailler. Travailler pour enfin commencer ma vie.

J’épuise toutes les boîtes intérim, surfe sur tous les sites d’offres d’emploi, télécharge la moindre application pour m’aider à postuler, distribue mes CV à tous ceux qui pourraient m’aider. Je me décourage une nouvelle fois. J’abandonne de nouveau, je fais le vide.Puis, je me dis que je ne suis pas la seule. Je reprends vite mes recherches (l’ONEM commence à être très tatillon quand on touche ses premières allocations d’insertion). Puis enfin, une opportunité semble se dégager.  Un examen d’embauche. Un beau poste dans une commune. Cadre de travail agréable. Profil parfait. Examens écrits réussis sans problème, j’assure comme une bête à l’oral. Et pourtant, même en ayant été cuisinée deux fois plus que les autres, je ne termine qu’avec une honteuse moyenne de 5.5/10 à cet oral.

Plus tard, quand les langues se délient, on apprend que le poste était attribué dès le départ à la fille/la sœur/l’amie/la voisine de x, y ou z. Tout cela n’était que du cinéma. Pour faire tout « dans les règles ». Ben, tiens. Quelle ironie ! Ha, j’oubliais. Laissons une place honorable sur le podium de la honte à ces employeurs qui vous préviennent par sms que votre entretien du lendemain est annulé car le candidat qu’il a vu avant vous semble lui convenir. Merci d’avoir donné une chance à tout le monde, j’ai envie de dire.

« Après tout ce temps, la confiance en moi, elle est dans mes chaussettes et mon irritabilité, à son paroxysme. Et tout le monde trinque. »

Après ces fameux pistonnés qui vous passent toujours devant avec un grand sourire alors qu’ils n’ont pas le quart de vos compétences, il y a aussi une série d’autres critères, officieux, bien sûr mais que l’on apprend au fil du temps, d’autres barrières sur le chemin de l’emploi. Les annonces bidons, publiées juste pour respecter les quotas dans certains secteurs, les employeurs qui vous proposent de vous embaucher mais qui vous jetteront sans hésiter dans 2 ans parce qu’ils ont besoin de telle ou telle nouvelle prime, ceux qui trouvent que votre nom de famille sonne un peu trop étranger, ceux qui sont déçus que vous ne soyez pas miss monde. Ben non, elles, elles se recyclent en télé, pas besoin de diplôme ou de lettre de motivation, leur paire de fesses suffit.

Et il y en a d’autres, des réflexions qui vous feraient hérisser le poil. Tu ne veux pas accepter ce poste ? 10 heures par jour, 6 jours sur sept, à 40 km de chez toi pour 1.200 euros par mois ? C’est pas si mal ! C’est que tu n’as pas besoin d’argent ou pas envie de travailler. Tu penses que c’est de l’exploitation ? Pas grave, il y en a d’autres qui attendent derrière la porte. Il ne faut pas se laisser faire, qu’ils nous disent. Oui, d’accord mais jusque quand pourrais-je tenir ? Est-ce vraiment légal tout ça ?  Et vous, messieurs les politiques, vous aidez les moins diplômés, les moins qualifiés mais que faites-vous concrètement pour moi ? Même ma conseillère Forem ne sait quoi me dire. Ha si, « Je ne peux pas faire grand chose pour vous mais ça finira par venir, vous verrez ! ». J’espère bien, madame. Parce qu’après tout ce temps, la confiance en moi, elle est dans mes chaussettes et mon irritabilité, à son paroxysme. Et tout le monde trinque.

Alors oui, ma branche est bouchée. Oui, je le savais. Mais que voulez-vous, je suis une idéaliste et j’aime mon métier. Pour moi, c’est le plus beau métier du monde. Tout ce que j’entends ne me fera pas changer d’avis. Je voulais juste vous demander à vous, chers patrons,  de vous rappeler d’où vous venez. Etes-vous nés avec 5 ans d’expérience ? Et le fait de parler 6 langues, c’était fourni dans le package ? C’est maman qui doit être fière ! Rappelez-vous qu’un jour, quelqu’un a décidé de vous donner votre chance parce qu’il croyait en vous, même s’il savait que vous devriez apprendre certaines choses, sur le tas, comme tout le monde.

A quoi sert de se distinguer ?

A quoi bon pousser les jeunes à faire des études si, aujourd’hui, le diplôme n’est plus valorisé dans certaines branches ? Pourquoi faire croire aux jeunes que l’université ouvre toutes les portes si c’est faux ? A quoi bon se fatiguer à bloquer sans relâches pour obtenir les meilleures mentions (pendant que les autres cuvent  leur bière de la veille et finissent avec tout juste la moyenne) si au final, on n’engage pas sur ce critère-là mais sur base de mille et une autres mauvaises raisons ? Elle est compétente ou vous avez louché dans son 85 E ? Il a le meilleur profil ou c’est le cousin de votre femme  de ménage ? Elle a de très bonnes connaissances et est motivée ou c’est une vieille amie de guindaille qui est allée dans la même régionale que vous à l’université  (Oui, oui, celle qui cuvait) ? Il semble sérieux et expérimenté ou vous l’engagez simplement parce que maman et papa ont le bras long ?  En gros, si vous n’êtes pas trop bronzé, trop gros, trop femme, trop enceinte, trop maman, trop jeune, trop vieux, trop gay, trop catho, trop musulman, trop syndiqué, trop handicapé, trop moche, etc,  ça devrait aller. J’aurai au moins appris ça.

Au final, si on y réfléchit (oui, mon manque cruel d’expérience ne me prive pas de cerveau… Etonnant hein ?), c’est la qualité du travail qui en pâti lorsque le choix n’est pas fait dans l’intérêt du poste ou de l’entreprise. Gardez à l’esprit qu’une erreur de casting coûte cher. Mais ça, ça n’intéresse pas grand monde. Y’en a un qui disait, indignez-vous !

N.V.