L’égalité des sexes au fil des générations: récit d’une table-ronde familiale originale

Dominique Duchesnes

Quand nous arrivons chez Anne et Jacques, à l’approche des fêtes, ça sent déjà le sapin, les biscuits de Noël et la grande réunion de famille… Anne, la maman, et sa fille fille, Lison, proposent thé et café. Lionel, le compagnon de Lison, les aide. Jacques, le père, et Daniel, le grand-père, discutent de leur côté. « Voilà, on est déjà catégorisés ! », lance Jacques avec humour quand il perçoit que nous prenons note de l’organisation qui s’est naturellement mise en place. C’est que les trois générations sont rassemblées aujourd’hui pour parler de l’égalité des sexes et donc, notamment, de la répartition des tâches…

Pour entrer dans le vif du sujet, un rapide tour de table s’impose. Nous avons listé une série de tâches et demandons à chaque couple lequel d’entre eux s’en charge au quotidien. Dès les premières questions, la répartition est limpide. Qui cuisine ? Qui fait les courses ? Qui nettoie ? Qui s’occupe de la lessive ? A chaque fois, les trois femmes lèvent la main… ainsi que Lionel. En fait, il n’y a que le fer à repasser auquel le jeune homme ne touche pas. Ce qui a cependant fait l’objet d’un « deal » dans le jeune couple : Lison repasse mais c’est Lionel qui récure les WC ! Pour le reste, le jardinage reste également féminin chez les parents et grands-parents, mais les jeunes n’ont pas de jardin. Si c’est Daniel par contre qui s’occupait de tondre la pelouse, chez Anne et Jacques, c’est Anne qui s’en charge également. Dans l’autre sens, le bricolage demeure l’apanage des hommes… sauf dans la jeune génération, où Lison sort vraisemblablement davantage la boîte à outils. Les factures ? Ce sont Lionel, Jacques et… Ingrid qui s’en chargent. Enfin, tout ce qui touche à la voiture concerne globalement plus les hommes.

anne&JacquesLe décor est posé et rapidement les couples désirent s’expliquer. Jacques, surtout, se justifie : « Il y a un schéma classique qui est installé et si on ne se force pas à en sortir, la société ne fait rien pour. Toute la société est précâblée ». Jacques et Anne sont en effet dans un schéma encore très courant aujourd’hui chez les quinquas. Lui travaille comme consultant informatique, avec parfois des missions à l’étranger, et des journées de travail dont il rentre entre 20 heures et 21 heures. « A cause du boulot, il m’était impossible d’aller chercher les enfants à l’école, de les amener chez le médecin, de faire les devoirs, etc. C’est la vie ». Elle a donc arrêté de travailler à la naissance de sa troisième fille pour s’occuper de celles-ci à temps plein. Mais il s’agissait d’un réel choix… comme l’explique son mari : « Tu étais mal car tu trouvais que nos filles étaient moins bien dans leur crèche que les enfants dont tu t’occupais toi-même en temps que puéricultrice. Nous avons donc discuté pour que tu arrêtes de travailler ». A la fin de la rencontre, ce sera d’ailleurs presque en s’excusant qu’Anne nous explique timidement ne pas se sentir féministe : « je suis de l’ancienne école. J’ai reproduit exactement l’éducation que j’avais eue, avec une mère au foyer et un père qui travaille. Mais je trouve çà très bien d’être à la maison avec mes filles : quand je vois mon mari, il a loupé énormément de choses avec les enfants ».

Lison LioLison, cependant, ne se considère absolument pas plus féministe que sa maman : « je n’ai jamais crié dans les rues. Je n’ai jamais senti que j’avais moins de chances parce que je suis une femme. J’ai fait les études que je voulais faire, j’ai trouvé en emploi rapidement, et sans doute même plus facilement qu’un homme, tant le travail d’infirmière est dominé par les femmes ». Pour ce jeune couple, l’égale répartition des tâches résulte donc davantage d’une pure organisation pratique presque inévitable que de la revendication d’une certaine égalité des sexes. Lison, en tant qu’infirmière, a des horaires irréguliers, tandis que Lionel, dans la comptabilité, a des horaires plus légers et davantage la possibilité d’aménager son temps de travail. Dans ces circonstances, il se voit d’ailleurs assez bien s’occuper de leurs futurs enfants : « ça ne me dérangerait pas d’être père au foyer. Lison a des horaires compliqués, alors que moi je peux facilement travailler à domicile par exemple ». « Mais allaiter ton enfant, ça tu ne le pourras jamais ! » lance en boutade le grand-père.

grand-parentsFinalement, c’est Ingrid, la grand-mère, qui apparaît comme la plus revendicative, même si elle nuance d’emblée : « ma mère était plus féministe que moi ! ». Si elle s’est consacrée entièrement à ses enfants durant leurs premières années, une fois passé le stade de la maternelle, elle a trouvé un emploi qui lui permettait de commencer très tôt pour finir à 16h. « Je ne me suis pas battue dans la rue, mais j’ai toujours revendiqué haut et fort mes droits en tant que femme. Et j’ai défendu vigoureusement la cause des femmes auprès de mes fils. En ce qui concerne le couple, j’ai un mari aussi féministe que moi ». A la question de ce que représente l’égalité des sexes pour lui, Daniel répond en effet du tac au tac : « une revendication justifiée. Mais y arrive-t-on vraiment ? ». Pour Ingrid, en tout cas, il y a encore beaucoup de travail, même si pour la jeune génération « il n’y a plus de problèmes », donc plus de combat à mener. Ingrid évoque alors en vrac le plafond de verre, les différences de salaires, le sexisme dans les publicités, etc. Jacques, son fils, estime que s’il y a encore du chemin à parcourir, « c’est un combat qui s’effectue en douceur et au quotidien. Les avancées sont là. Peut-être qu’il fallait débloquer la situation dans les années 60-70, mais aujourd’hui tout se fait petit à petit, par une sorte de pression sociale naturelle allant dans ce sens. Je participe par exemple aux discussions pour revoir les salaires dans mon entreprise, et il y a une conscience collective pour rattraper le tir ». Lionel, quant à lui, va encore plus loin et pointe des secteurs dans lesquels les hommes sont défavorisés face aux femmes : « Dans les divorces par exemple, les hommes ne sont pas égaux. C’est toujours la femme qui est favorisée pour obtenir la garde, car considérée par le juge comme plus apte à éduquer les enfants ». De la même façon, Lionel souligne que si un femme prend un congé parental « ça passe très bien », alors que pour les hommes…

Et si le combat pour l’égalité ne venait plus spécialement du « deuxième sexe » ?