«Génération Y», fantasme médiatique?

Sacrifiée! Il y a quelques mois, lorsque nous lancions le projet #25, grande enquête sur la génération des jeunes nés en 1989, c’est d’emblée le qualificatif qui s’imposait chez les internautes: vainement à la recherche d’un emploi, ou enchaînant les jobs précaires sous-payés, contraints d’opter pour la coloc’ et voyant leurs rêves de propriété s’étioler, le moral bouffé par un horizon apocalyptique sur tous les plans, les jeunes adultes clament leur désarroi, entre morosité ou révolte.

Et soudain, sous ce ciel que l’on pensait si plombé, l’enquête de la VUB semble presque repousser les nuages noirs à grand renfort de prévisions estivales. Les détails de l’étude.

Est-ce à dire que cette fameuse «génération Y» n’est rien d’autre qu’une invention marketing, un fantasme médiatique dont l’occurrence répétée a fini par nous convaincre de l’existence?

Tous les experts se montrent d’emblée particulièrement prudents.

«Caractériser l’ensemble d’une génération de façon globale pose des problèmes, défend Marie-Thérèse Casman, sociologue de la famille à l’ULg. Sans doute, de tout temps, une partie des jeunes peut se révéler désabusée, mais toute une autre partie s’implique dans sa scolarité, puis dans son job, dans sa famille.»

Une permanence que souligne également Geoffrey Pleyers, sociologue à l’UCL, spécialiste des mouvements sociaux: «On a toujours dit ça, on a toujours parlé de jeunes sans avenir et désabusés. Début des années 90, on parlait plutôt de génération désenchantée. Mais en général, ce sentiment est plus marqué entre 15 et 20 ans, à un moment où on ne voit pas encore du tout quelle sera notre place dans la société.»

Or, la tranche d’âge ciblée par l’étude, 25-35 ans, laisse supposer une certaine stabilisation pour une partie des répondants, d’où un affaiblissement de ce prétendu pessimisme qui, en outre, n’est le fait que d’une partie infime de la génération en question: «Une génération correspond souvent à une minorité qui a une grande importance dans la société», décrypte encore Geoffrey Pleyers, qui fait référence à mai 68.

Une comparaison qui semble aussi éclairante aux yeux d’Olivier Servais, sociologue spécialiste des jeunes à l’UCL: «La génération mai 68 était à la fois révoltée contre l’autorité de ses prédécesseurs au nom de certains utopismes, et en même temps, c’est elle qui a pragmatiquement généralisé un modèle libéral consumériste.» Parallèlement, la «génération Y» serait à la fois révoltée contre une société qui ne lui offre aucun avenir, sous le joug d’un néolibéralisme barbare, et, en même temps, c’est elle qui généralise un modèle tout aussi consumériste, où les nouvelles technologies ont remplacé les appareils électroménagers dans le rôle des attributs révolutionnaires indispensables.

Pour Jean-François Guillaume, sociologue à l’ULg, la génération Y est d’ailleurs «une construction marketing de l’ordre d’une image caricaturale qui nous en apprend plus sur les stratégies marketing que sur les conditions de vie effectives des jeunes». Et de poursuivre: «Les phénomènes de génération sont davantage liés à des événements majeurs ou à des moments d’un marché économique, à savoir la diffusion de produits qui ont un écho dans telle tranche de la population.»

François Pichault, professeur à HEC (ULg), résume: «La génération Y serait avant tout une invention marketing poussée par la gadgétisation.» Ce professeur a en outre étudié les aspirations professionnelles de cette prétendue «génération Y». Conclusion: en termes professionnels en tout cas, elle n’existe pas! «Nous partions du cliché selon lequel ces jeunes ne sont pas fidèles à leur entreprise, mais plutôt volages. Nous avons été incapables de le prouver! Notre enquête a montré que les attentes fondamentales sont les mêmes pour les trois générations.» François Pichault parle donc davantage d’une «culture Y» que d’une «génération Y».