Echec du bilinguisme: l’unif doit-elle nous apprendre les langues ?

Entre 70 et 80% des diplômés sortent des universités francophones sans maîtriser le néerlandais.

Ils sortent de cinq années (parfois plus…) d’unif, le précieux Graal en mains. Un diplôme qui ouvre toutes les portes qu’on leur a dit. Tu feras l’université mon fils (ou plutôt ma fille). Ils font partie de l’élite de demain. Possèdent des compétences pointues dans leur domaine – auxquelles souvent personne ne comprend rien en dehors de leurs compagnons d’auditoire – , un esprit critique (parfois), certains ont même collectionné les grades chaque année. Et pourtant… 70% des jeunes diplômés estiment qu’ils n’ont pas un niveau de néerlandais suffisant pour travailler. Ce sont à tout le moins les résultats d’une enquête menée par l’UCL, la seule université à pouvoir nous donner une telle indication.

Bien sûr, chaque institution a ses spécificités. Les étudiants de l’ULB accordent peut-être davantage d’attention à la langue de Vondel. C’est qu’à Bruxelles, une offre d’emploi sur deux exige une langue étrangère, qui est, dans l’immense majorité des cas, la langue du nord du pays. Mais au regard des 35% de students étrangers inscrits à l’ULB, et pour qui le néerlandais n’est franchement pas une priorité, pas sûr que davantage de diplômés s’estiment compétents in het nederlands.

Le tableau est-il si noir ? Non. Selon la même enquête de l’UCL, 80% des diplômés considèrent en revanche qu’ils possèdent des compétences suffisantes ou tout à fait suffisantes en anglais. Evie Tops, coordinatrice des cours de néerlandais à l’ULB, nuance : « Attention, on sait que, systématiquement, les gens se sous-estiment en néerlandais et se surestiment en anglais »… En matière de connaissance des langues, reste donc que les lacunes se situent plutôt du côté du néerlandais. A Bruxelles, selon les chiffres d’Actiris cette fois, seuls 21% des diplômés universitaires estiment ainsi qu’ils ont une bonne connaissance des deux langues nationales. Est-ce normal ? La faute à qui ? A l’université, vraiment ? Car au fond, est-ce son rôle de faire de ses étudiants de parfaits bilingues ?

Non, l’université ne doit pas former à toutes les choses de la vie

C’est sans doute Philippe Emplit, vice-recteur à l’enseignement et aux apprentissages de l’ULB, qui a la réponse la plus tranchée… ou la plus franche : « L’université a estimé qu’il était de la responsabilité de l’étudiant de se former en langues. Beaucoup d’emplois demandent un permis de conduire, ce n’est pas pour ça que l’université doit former au code de la route ! Quand on forme un ingénieur civil, le but n’est pas qu’il apprenne le néerlandais. Dans les métiers où l’anglais est indispensable, on les pousse à partir et on leur offre des masters full english. Nous mettons à disposition des plans langues, mais je reste persuadé que l’université ne forme pas à toutes les choses de la vie. On ne peut pas tout faire. »

D’abord une mission de remise à niveau

Philippe Parmentier, directeur de l’administration de l’enseignement et de la formation à l’UCL, se veut plus nuancé : « Une des missions de l’unif est d’accompagner la formation en langues. Mais il y a une différence entre une formation totalement professionnalisante et des cursus dans lesquels la maîtrise des langues est à géométrie variable. Nous devons mettre les étudiants en situation d’apprentissage, les remettre à niveau. Mais je revendique que l’unif doit rester un lieu d’apprentissage et d’ouverture, et non un endroit formaté par l’entreprise. »

Accentuer les cours de langues oui, mais…

A Liège, on clame avoir fait de l’apprentissage des langues une priorité institutionnelle : entre l’année académique 2006-2007 et l’année 2013-2014, le nombre d’heures de cours a augmenté de 40%, vante Catherine Gilbert, du service de promotion et d’information sur les études. Le nouveau recteur, Albert Corhay, émet tout de même une réserve : « Enseigner les langues n’est pas notre boulot, mais mettre les étudiants en contexte professionnel, oui. Et c’est mieux s’ils connaissent les langues. Pour certains types de masters, c’est même inévitable ».

Oui, car former un citoyen, c’est le former à dialoguer avec les autres

Grégor Chapelle, directeur d’Actiris, est le plus favorable à un apprentissage bien plus intensif des langues à l’unif. Parce que le marché de l’emploi bruxellois l’exige, bien sûr, mais pas seulement. « A l’heure de la mondialisation, former à la connaissance des langues, c’est d’abord former un citoyen ouvert sur le monde. La diversité linguistique est alors considérée comme une forme de patrimoine et face aux enjeux culturels de la mondialisation et du vivre ensemble, on ne peut laisser les langues au seul monde de la finance. Si l’université veut se défendre en arguant qu’elle forme avant tout des citoyens, alors oui elle doit former aux langues car aujourd’hui, on n’est plus un vrai citoyen – du monde ou de la Belgique – quand on est monolingue »