REPORTAGE
PHILIPPE MANCHE à New York
Depuis le premier des deux attentats qui a foudroyé de plein fouet le World Trade Center de New York mardi matin à 8 h 45 exactement (heure locale), la ville, complètement traumatisée, est en état de choc.
I’m too young to die (je suis trop jeune pour mourir), lance Ray, un jeune Black désarçonné par l’ampleur de la tragédie qui vient de secouer ce mardi les Etats-Unis d’Amérique. Au coin de la 6e Avenue et de la 14e Rue, à une poignée de kilomètres des lieux du drame, Ray lève les bras au ciel et poursuit, impuissant: Ils veulent la guerre ou quoi? Et après? Ils vont faire sauter les écoles et les hôpitaux? poursuit le jeune homme, la mine grave.
Depuis 9 heures ce matin, il n’y a pas un visage croisé depuis le haut de Manhattan jusqu’à Canal Street, bloqué par les forces de l’ordre qui interdisent formellement aux passants de s’approcher des deux tours meurtries, qui n’affiche des traits songeurs, désemparés, voire désespérés.
On se croirait dans un film , nous dit cette dame qui a quitté son travail dès l’annonce de la deuxième explosion, peu après 9 heures, et regarde avec une quinzaine de passants une télévision de fortune installée dans une agence de voyages. C’est une tragédie incroyable, un désastre national irréparable, marmonne la femme, les yeux vides.
«Ils veulent la guerre ou quoi? Et après? Ils vont faire sauter écoles et hôpitaux?»
Les cabines téléphoniques sont prises d’assaut, les quidams, le portable vissé à l’oreille, rassurent leurs proches ou décrivent ce qu’il y a à voir, à savoir un incessant ballet d’ambulances et de voitures de police, toutes sirènes hurlantes, et des grappes humaines qui remontent vers le nord de la ville.
Je n’arrive pas à y croire, ça recommence, on en a marre, hurle ce jeune homme au tee-shirt Pink Floyd, en faisant allusion à l’attentat qui avait déjà frappé le World Trade Center en 1993.
Un businessman croisé au sortir de Canal Street, et recouvert de la tête aux pieds d’une fine couche grisâtre de cendres, raconte ce mardi noir. Je travaille à deux rues des tours. Je regagnais mon bureau lorsque j’ai entendu une terrible explosion. J’ai compris ce qui se passait quand j’ai vu les gens dans la rue lever les yeux en direction de la tour. J’ai couru et peu de temps après, j’ai entendu la deuxième explosion. Il y a plus de 50.000 personnes qui y travaillent. Je n’ose imaginer le nombre de victimes , conclut-il au bord des larmes. A 14 heures (20 heures en Belgique), la police a indiqué que les morts se comptaient par milliers. Les gens se lancent cet abominable chiffre dans la rue, hébétés, abrutis.
En remontant vers le nord de Manhattan, des passants pénètrent dans une église, près de Greenwich Village, et prient ou brûlent un cierge, tandis qu’à l’entrée, le sacristain propose de l’eau aux passants.
Emotion, tristesse, incompréhension, colère et consternation sont palpables dans les rues de la Grosse Pomme, dont certaines, comme la célèbre 5e Avenue, prennent l’allure de rues piétonnes.
A l’entrée du Madison Square Park, un homme vend comme des petits pains des radios portables pour dix dollars. Derrière lui, le gigantesque et épais serpent de fumée vomi par les deux tours du WTC et masqué par les buildings semble surgir des entrailles de la terre.