Afghanistan Le «Camp Rayon X» reçoit ses premiers hôtes

Une vingtaine de talibans ou de membres d’Al-Qaida sont arrivés sur la base navale américaine de Guantanamo

Le statut des prisonniers, leur protection juridique, la façon dont ils seront traités: il subsiste de nombreuses zones d’ombre concernant les détenus «afghans» transférés par les Etats-Unis sur l’île de Cuba.

AGNÈS GORISSEN

Après une vingtaine d’heures de vol, les vingt premiers talibans et membres du réseau Al-Qaida capturés par les Américains en Afghanistan sont arrivés vendredi soir à Guantanamo, la base navale américaine implantée à Cuba. Les Etats-Unis comptent bien, à terme, transférer tous leurs prisonniers – au nombre de 371 actuellement – vers ce centre de détention, baptisé «Camp Rayon X».

Une allusion à peine déguisée à la «transparence» que les Américains voudraient obtenir de leurs captifs. Ils comptent bien, en effet, leur arracher toutes les informations possibles: leur nom, d’abord, puis les pistes qu’ils pourraient avoir concernant des attentats potentiels.

Du côté américain, en revanche, c’est l’opacité totale. Sur quelle base juridique, par exemple, les Etats-Unis agissent-ils? Hormis l’absence d’opposition internationale à la campagne antiterroriste, on ne voit pas sur quoi reposent les transfèrements de prisonniers – surtout si le but est, au final, de les faire juger par des tribunaux militaires d’exception, ce qui n’est pas exclu, et non par la justice internationale.

La façon dont ces détenus seront traités pose aussi question. Humainement, conformément aux conventions de Genève, a affirmé le Pentagone. Les conditions seront humaines, mais nous n’avons aucune intention de leur rendre la vie confortable , a renchéri le général Lehnert, commandant du centre carcéral. Tout ce que l’on sait, c’est que derrière des barbelés en rasoir et sous le canon de mitrailleuses, les détenus seront enfermés dans de petites cellules en forme de cages à barreaux, avec un toit en bois et un sol en béton, et seront isolés, sauf pendant les repas, les douches et une promenade d’un quart d’heure.

Un territoire où la Constitution américaine ne s’applique pas, ce qui biaise les procédures  judiciaires

Mais le statut des captifs n’a pas été défini – Washington se garde bien de parler de prisonniers de guerre, un «titre» qui leur conférerait une protection juridique large – et ils n’ont pas droit à un avocat. Et, si le Comité international de la Croix-Rouge a reçu l’assurance de pouvoir leur rendre visite, il ne sait pas quand cela pourra se faire. Or, la base de Guantanamo est isolée, accessible seulement avec une autorisation en bonne et due forme. Une sorte de prison à l’abri des regards indiscrets, ouverte aux trois quarts sur une mer infestée de requins et, pour le quart restant, sur un no man’s land miné entre la base et Cuba. Qui plus est, une prison sur un territoire qui n’est pas considéré comme sol national américain et où la Constitution des Etats-Unis ne s’applique donc pas, ce qui biaise les procédures judiciaires!

Des restrictions de mouvements seulement pour éviter une évasion, des dommages ou des  blessures

Les seules données – ni confirmées ni infirmées par les autorités – que la presse américaine a fournies sur le transfèrement des détenus lui-même ont déjà suscité des réactions de méfiance. Amnesty International, par exemple, a qualifié d’inquiétantes les informations selon lesquelles les prisonniers (…) sont peut-être sous l’effet de drogues – certains médias ont évoqué l’administration de sédatifs -, encagoulés et enchaînés durant les vingt heures de vol vers Guantanamo. Les restrictions de mouvements, rappelle l’organisation, peuvent être utilisées, selon les normes internationales, dans les seuls cas où elles sont nécessaires pour éviter une évasion, des dommages ou des blessures. Elles doivent être appliquées humainement , sans empêcher les prisonniers de bouger leurs membres, utiliser des toilettes, boire et manger.

Des remarques que le secrétaire américain à la Défense, Donald Rumsfeld, a écartées en faisant valoir que ces détenus étaient très dangereux , ce qui autorisait les gardes militaires à recourir à des mesures de contrainte appropriées .

Ces transfèrements de prisonniers ne sont en tout cas pas du goût de tout le monde en Afghanistan. Si le gouvernement intérimaire afghan a réaffirmé hier qu’il remettrait aux Etats-Unis tout responsable taliban ou tout membre d’Al-Qaida qui lui serait réclamé, en revanche, le décollage du premier avion, jeudi soir à Kandahar, a été immédiatement suivi par des tirs nourris, pendant 40 minutes, émanant d’agresseurs non identifiés – une attaque à laquelle les marines ont répliqué en force.

Pour le reste, la journée de vendredi a été consacrée par les nouvelles autorités à poursuivre la démilitarisation de Kaboul. A la veille du week-end, 5.000 à 6.000 combattants de l’Alliance du Nord avaient déjà quitté la capitale afghane et deux des principales casernes de la ville étaient pratiquement vides.

REPÈRES

Guantanamo, une base et une prison américaines en sol cubain

Statut. Située à l’extrémité sud-est de l’île de Cuba, à environ 1.000 km de La Havane, l’enclave de Guantanamo a été cédée aux Etats-Unis en 1903 pour remercier les Américains de leur aide dans la guerre contre les Espagnols. En 1934, un traité a fait de cette enclave de 117 km 2 (dont seulement 49 km 2 de terre ferme) une concession territoriale américaine, statut qui ne peut être remis en cause que par accord des deux parties. Mais les services d’immigration des Etats-Unis ne considèrent pas Guantanamo comme un territoire américain.

Base. La base navale que les Etats-Unis ont installée à Guantanamo abrite en temps normal quelque 500 militaires. Elle vit en circuit fermé. Elle possède sa propre usine de dessalinisation de l’eau de mer. Son ravitaillement est assuré par des barges arrivant de Floride.

Utilisation. Base stratégique pendant la guerre froide, Guantanamo est aujourd’hui utilisée essentiellement comme terrain d’exercices militaires; quatre à cinq bâtiments sont régulièrement à l’entraînement dans la baie. Lors des fortes vagues d’émigration clandestine, en 1994 et 1995, la base a également accueilli des dizaines de milliers de boat-people cubains et haïtiens, interceptés en mer alors qu’ils tentaient de gagner les côtes américaines. Elle comporte également une prison qui peut recevoir une centaine de prisonniers; c’est là que vont aboutir les premiers «Afghans» qui viennent d’être transférés – plus d’un millier de militaires américains sont arrivés ces derniers jours pour les garder. Mais la capacité d’accueil étant largement insuffisante pour l’ensemble des talibans et membres d’Al-Qaida déjà capturés, une prison de haute sécurité est en cours de construction, capable d’héberger 2.000 détenus.

Tension et cohabitation. Depuis l’avènement de la révolution communiste cubaine, l’enclave est réclamée par le régime castriste, qui y voit un vestige du colonialisme. Depuis 1960, La Havane refuse d’ailleurs le loyer annuel symbolique de 5.000 dollars (5.670 euros) payé par les Etats-Unis. Mais si elle reste une pomme de discorde, la base est aussi à peu près le seul point de contact entre militaires cubains et américains. Et la porte nord-est, que franchissent chaque jour une dizaine de travailleurs cubains, est la seule frontière terrestre entre les deux pays.

A. Gn (avec AFP.)

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