A bout portant : « Le 11 septembre a révélé l’islamophobie, libéré le discours raciste.»

Un an après les attentats qui ont ébranlé les Etats-Unis, des intellectuels belges d’origine maghrébine, démocrates militants, publient aux éditions Labor leurs analyses et leurs témoignages sur l’onde de choc qui n’a pas épargné la Belgique. Comment est né ce livre ?

Hassan Bousetta. Nous en avons pris l’initiative, sans répondre à une sollicitation extérieure. Prendre la parole, oui, se justifier, non ! Ce livre est une première démarche pour affirmer l’existence intellectuelle et citoyenne de Belges d’origine maghrébine. On dit souvent qu’il n’y a pas d’intellectuels arabes : c’est faux. Pendant trop longtemps, nous n’avons été pensés que comme objet, comme force de travail. Partout, on a fait le même constat du silence des intellectuels maghrébins : en Belgique, en France, en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis. On a mis en cause ce silence. Or, le 11 septembre n’est pas le seul motif de prendre la parole. Depuis un an, d’autres événements justifiaient que nous prenions la parole : la démocratie française ébranlée par Le Pen, la libération de la parole raciste par Pim Fortuyn, etc.

Ouardia Derriche. On ne s’est pas tus. Mais nos réactions ont été inaudibles. Le problème, c’est l’absence de lieux d’écoute. Dès qu’on ne s’inscrit pas dans une démarche de réponse canalisée, on ne nous entend plus. Ou, pire, on nous rejette comme « terroristes ». Où pouvait-on dire qu’on était scandalisés par les minutes de silence à la mémoire des seuls victimes américaines, parce qu’elles abolissaient toutes les autres morts, d’Algérie, d’Irak, du Rwanda…

Ce silence serait dû au fait que vous vous sentiez, comme l’écrit un des auteurs, « confinés dans un box d’accusé, comme si le mot de terrorisme se voyait automatiquement adjoindre le sous-titre arabe ou musulman » ?

H.B. Après le 11 septembre, qui a déclenché une émotion collective forte, il s’est révélé impossible d’avoir un discours objectivant. Critiquer la politique étrangère des Etats-Unis est perçu comme une justification des attentats. Puis vient un second temps : en mars-avril, lorsque l’opération israélienne en Palestine occupe le devant, on nous somme de nous positionner par rapport à deux camps. D’où la difficulté de faire émerger une voix qui ne soit pas celle de l’expression radicale. Pour nous, la parole ne peut pas s’exprimer sur injonction. La parole doit se faire selon les termes que nous choisissons. Quand on entre dans le débat public en position d’accusé, forcément on ne peut développer que des arguments défensifs.

O.D. Dans un autre registre, le 11 septembre a été utilisé par certains pour justifier des reculs politiques, sur le droit d’asile, sur la naturalisation. Sans parler du report du vote des étrangers.

Qu’est-ce qui a changé pour vous, citoyens issus de l’immigration, entre le 11 septembre 2001 et 2002 ?

H.B. Les phénomènes de stigmatisation, on les avait déjà connus, peut-être de manière plus virulente, à l’occasion de la guerre du Golfe. Mais le 11 septembre, comme un précipité en chimie, a révélé l’islamophobie latente : attaques verbales ou physiques, circulation sur internet de propos racistes, etc. Il y a eu une libération du discours raciste, tant islamophobe qu’antisémite. On n’a pas forcément de mesure sur l’ampleur du phénomène. Mais il y a des faits. Comme des entreprises qui ne veulent plus avoir des agents de sécurité musulmans. Ou l’agression du grand rabbin Guigui à Bruxelles.

O.D. Cela devient politiquement correct d’être islamophobe et raciste !

Parce que le climat a changé ?

H.B. Oui… Le climat permet davantage de justifier, a posteriori, certaines prises de position plus radicales. Des discours commencent par « Dans le contexte d’après 11 septembre… ». Mais, fondamentalement, le discours du Vlaams Blok et du VLD sur la naturalisation ou le droit de vote aux étrangers existait avant le 11 septembre. Comme existaient les fondements du discours islamophobe. Ce qui a changé, c’est la justification. Le discours s’exprime plus ouvertement, sans devoir se cacher. Parce qu’il est plus recevable. Parce le climat le permet. Il est inquiétant de voir que ce phénomène gagne la gauche aussi ! Et le monde universitaire… On est en train de faire de l’islam un moteur historique de tous les conflits.

O.D. En même temps, les immigrés sont contraints d’habiter une identité qui n’est pas la leur, qu’on leur fabrique, chaque fois qu’on les somme de s’expliquer, au nom des Arabes ou de la communauté musulmane, sur les attentats, le conflit israélo-palestinien, la montée de l’islamophobie ou de l’antisémitisme, etc. Et après, on s’étonne de leur prise de position ostentatoire, sur la voie publique, alors que tout a été fait pour qu’ils agissent ainsi. Les médias jouent le rôle d’apprentis sorciers, en tendant leurs micros à des jeunes et en leur disant « Vous qui êtes Arabes, vous qui êtes musulmans, que pensez-vous de cela ? ». Il y a là une imposture. C’est une imposture de mettre dos à dos les juifs et les musulmans d’ici, en les assimilant les uns à Israël, les autres à la Palestine, en leur demander des comptes sur le conflit qui déchire le Proche-Orient. De qui se moque-t-on ?

Quelle démarche sous-tend la réflexion du livre ?

H.B. On ne se situe pas dans le registre qui voudrait que le monde arabe ou musulman doive se mettre en conformité avec ce que l’Occident attend de lui. Bien sûr, il y a des dynamiques nécessaires de modernité et de démocratisation à y mettre en place. La plupart d’entre nous sommes des militants des droits de l’homme… Bien avant le 11 septembre. Donc, nous n’avons pas de comptes à rendre là-dessus ! C’est la même chose pour la contestation de l’islamisme politique et de la violence qu’il engendre. Cette contestation existe depuis longtemps, même chez les islamistes, au sein même du monde arabo-musulman. Les musulmans sont les premières victimes des islamistes ! En général, le cadre dans lequel on réfléchit l’islam est globalisant et unitaire, celui de l’islam avec un grand « I » et pas de « s » à la fin. Or, si on veut être sérieux, il faut parler de l’islam au pluriel. A Bruxelles, l’islam de la chaussée d’Anvers n’est pas celui de la chaussée de Haecht. La communauté musulmane est marquée par cette diversité, par de plus en plus d’agnosticisme, d’incroyance, de baisse de pratique et de syncrétisme religieux : on fait le ramadan et on fête Noël avec un sapin !. En même temps, on assiste à une affirmation extérieure de l’islam comme principe identitaire.

Le livre sort dans une actualité chaude en Belgique : la Ligue arabe européenne veut faire de l’arabe la quatrième langue officielle, il se crée un parti du Mouvement jeune musulman. Plus largement, le discours sécuritaire, qui s’étend dans toute l’Europe, associe immigrés et criminalité, dans un phénomène de bouc émissaire.

H.B. La difficulté pour nous est de ne pas prendre position par rapport à l’agenda judiciaire. Tant la Ligue arabe européenne que le Centre islamiste belge (CIB), dont est issu le MJM, sont sous le coup d’une plainte du Centre pour l’égalité des chances. Le CIB est au centre d’une actualité judiciaire encore plus grave : l’un des deux assassins du commandant Massoud en était membre. Cette double démarche est une fuite en avant. Elle utilise des stratégies de confrontation nouvelles en Belgique. Et là, il y a danger. D’autant que ces deux groupes, qui ont à leur tête un déséquilibré intégriste et un aventurier, ne représentent à tout casser que deux cents personnes. Si on continue à laisser des farfelus occuper le devant de l’actualité, ça va casser !

Assisterait-on à l’échec de la société multiculturelle ?

H.B. Le soi-disant échec du multiculturalisme, c’est un thème récurrent depuis 2000 aux Pays-Bas. Après le 11 septembre, le débat a été étendu en Allemagne, en Angleterre, au Danemark et aussi en Belgique. Les germes de la pensée Fortuyn ont toujours existé, de manière explicite, au Vlaams Blok, mais aussi au VLD. Bref, on accuse un modèle qui n’existe pas de quelque chose dont il n’est pas responsable. Derrière ce discours sur l’échec du multiculturalisme, il y a une mise en cause des minorités, particulièrement des musulmans, que le 11 septembre a permis de développer de manière généreuse. Certains veulent enterrer le multiculturalisme comme modèle. S’ils le font, il restera toujours le problème de la diversité culturelle. Qui est là. Et qu’il faudra de toute façon gérer. Démocratiquement. Avec, entre autres, l’accès au droit de vote pour tous les étrangers.·

Propos recueillis par ALAIN GÉRARD et BÉNÉDICTE VAES

Aux éditions Labor (collection « La Noria »), 162 pages, 17 euros. En librairie dès la semaine prochaine.
Hassan Bousetta, Chercheur en sciences sociales à la KUL et à la KUB
Ouardia Derriche, Vice-présidente de la Ligue des droits de l’homme

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