« 4GW » : la guerre nouvelle est arrivée

ANALYSE

ALAIN LALLEMAND

Le 11 septembre a-t-il définitivement oblitéré l’art de la guerre tel que nous le connaissons depuis Napoléon ? Ce qui a pris corps le 11 septembre 2001 correspond à un concept militaire jusqu’alors théorique appelé « guerre de quatrième génération » (4GW), soit une frappe ponctuelle dans les lignes arrières de l’ennemi, visant à saboter son moral, le frapper dans ses symboles, provoquer l’éclatement de la société en strates (religieuses, ethniques, etc.) et obtenir l’implosion de l’adversaire sans grand déploiement de la puissance de feu.

Une banale guérilla ? En un sens, oui. Mais alors une guérilla à fragmentation, censée anéantir non seulement l’ennemi et sa puissance matérielle ou militaire, mais, bien plus encore, ses dieux, son âme, son unité nationale. La « 4GW », dont la venue était annoncée dès octobre 1989 dans un article prémonitoire du journal du corps des US Marines (1), va plus loin qu’une simple guérilla menée à son paroxysme.

Explication : la première génération de conflits est napoléonienne. Les tactiques, désuètes, reposent sur des lignes, des colonnes, la masse des armées. La seconde génération naît avec la première guerre mondiale, et sera également de mise au Vietnam : les développements de la technologie et des communications confèrent un poids prépondérant à la puissance de feu et au mouvement.

La troisième génération est une riposte au développement croissant de la puissance de feu, et s’adapte à ce qui fut appelé les « conflits de basse intensité » : on se bat sur le terrain des idées (désinformation, guerre psychologique), on surexploite l’avantage conféré par les manoeuvres, et brise les lignes de défense traditionnelles : c’est le règne des commandos infiltrés, des Forces spéciales.

La quatrième génération, concrétisée par Al-Qaïda, se singularise par de très petites forces d’action indépendantes ou des cellules agissant sur ordre de mission spécifiques ; une dépendance bien moindre au support logistique ; une plus grande importance donnée à la manoeuvre ; mais surtout des objectifs psychologiques plutôt que physiques : la volonté qu’a l’ennemi de combattre doit s’effondrer de l’intérieur.

En 1989, les concepteurs de la « 4GW » isolent trois spécificités de ce type de guerre : la perte, par les Etats-nations, du monopole de la guerre ; un retour à un monde fait de cultures et d’États en guerre ; la segmentation interne de nos sociétés selon des clivages ethniques et religieux.

Ces théoriciens prévoient encore que l’enjeu du conflit ne se portera plus sur les lignes de front mais à l’arrière des lignes de l’ennemi ; que les adeptes de la « 4GW » chercheront à utiliser les forces de l’ennemi contre lui ; qu’ils utiliseront la liberté croissante du monde comme atout ; et, enfin, qu’il y aura une disproportion croissante entre le coût minime requis pour les opérations et l’ampleur des dégâts infligés à l’ennemi… Voilà qui est pas mal vu…

Quelques mois après les attentats de septembre et conforté dans sa thèse, le colonel américain Gary Wilson, l’un des concepteurs de la « 4GW », remarquait que, comme le rock’n roll, 4GW is here to stay. Alors, question : comment réagir ?

Comment combat-on et peut-on vaincre un ennemi sans forme ?, se demande Wilson. En fait, comment sait-on que l’on a gagné ? (…) Que gagne-t-on et quand sait-on que nous avons gagné ? On peut douter que quiconque connaisse la réponse à cette pertinente question. De plus, la question est présomptueuse. Nous pourrions bien… ne pas gagner, particulièrement si nous persistons à ne voir les choses que sous une perspective occidentale. (2)

Le temps n’est pas de notre côté, remarque Wilson.

Bien que militaire de son état, l’auteur affirme que la riposte doit être avant toute chose morale : Il faudrait miner les causes de la guérilla, et détruire la cohésion \ en démontrant l’intégrité et la compétence du gouvernement à représenter et servir le peuple ; prendre l’initiative politique de déraciner et punir de manière visible la corruption ; identifier visiblement le gouvernement central avec des réformes locales (tant politiques qu’économiques et sociales) en vue de lier le gouvernement aux espoirs et besoins du peuple, gagnant en cela son support et confirmant la légitimité du gouvernement ; etc.

Voilà qui va bien plus loin qu’une réplique militaire. Et le colonel Wilson en est le premier convaincu : Toutes les actions ne doivent pas être militaires. En fait, la majorité ne devraient pas être militaires… ·

(1) Lind, Nightengale, Schmitt, Sutton et Wilson, « The Changing Face of War : Into the Fourth Generation », Marine Corps Gazette, octobre 1989.

(2) Greg Wilcox, Gary Wilson, « Miliray response to Fourth Generation Warfare in Afghanistan », conférence, 5 mai 2002.

LALLEMAND,ALAIN
Cette entrée a été publiée dans 11 septembre, Dossiers, Monde, avec comme mot(s)-clef(s) , , . Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.

Les commentaires sont fermés.