Terrorisme : Bali, ou le nouveau visage de la terreur

L’attentat en Indonésie illustre une tendance de fond : les civils sont devenus des cibles privilégiées

© AP

L’explosion a fait près de 200 morts et 300 blessés. Six Belges ont été légèrement touchés. Un acte qui traduit une évolution inquiétante du terrorisme.

AGNÈS GORISSEN

Le même week-end, un centre commercial près de Helsinki, en Finlande, et une zone touristique de Bali, en Indonésie. Le constat s’impose : il est bien fini le temps où les terroristes s’en prenaient exclusivement aux symboles des Etats qu’ils visaient (le leur ou un autre), qu’il s’agisse d’hommes politiques, d’ambassades ou d’objectifs militaires. De plus en plus, pour obtenir une médiatisation accrue, instiller la terreur au sein des populations elles-mêmes et déstabiliser ainsi les pays cibles, ils s’en prennent à des objectifs civils, êtres humains ou intérêts économiques.

Le phénomène n’est pas nouveau. Mais, depuis les années nonante, il a pris une ampleur jamais atteinte auparavant.

L’exemple le plus frappant, parce que le plus meurtrier de l’histoire (3.021 morts), reste celui des attentats du 11 septembre 2001 à New York et Washington. Mais ce n’était pas la première fois que les Etats-Unis étaient confrontés à la violence terroriste sur leur propre sol : ainsi, en avril 1995, un membre de l’extrême droite américaine, Timothy McVeigh, perpétrait un attentat contre un bâtiment fédéral à Oklahoma City, faisant 169 morts et plus de 400 blessés.

S’ils visaient aussi les Etats-Unis, ce sont surtout des civils kényans et tanzaniens qui ont trouvé la mort dans les attentats contre les ambassades américaines de Nairobi et Dar es-Salaam en août 1998 (respectivement 220 et 11 tués).

Toujours en Afrique, l’Algérie ne cesse d’allonger le décompte des morts – des civils pour la plupart – victimes d’attentats islamistes : 32 pour ce mois d’octobre, 140 en septembre, plus de 1.100 depuis le début de l’année. En avril, la Tunisie s’est, elle aussi, retrouvée sous les feux de l’actualité, avec l’attentat (attribué au réseau de Ben Laden) contre une synagogue sur l’île de Djerba (19 morts, dont une majorité de touristes étrangers).

Au Proche-Orient, ce type de violence est le lot régulier des Israéliens, cibles d’attentats suicides organisés par le Hamas ou le Jihad islamique palestiniens ; on peut rappeler notamment l’attaque d’un kamikaze dans un hôtel de Netanya en mars 2002, qui a fait 29 morts et plus de 100 blessés. Mais l’Etat hébreu n’est pas le seul qui soit confronté au terrorisme. En novembre 1997, un commando de l’organisation locale Jamaa Islamiya tuait 62 personnes, en majorité des touristes, sur le site de Louxor, en Haute-Egypte. Et, dans le golfe Persique, l’attentat contre le pétrolier « Limburg », s’il n’a fait qu’une victime, vient de rappeler que des menaces existent au Yémen, de la part de mouvements islamistes, contre les Occidentaux et leurs intérêts.

Avec Bali, l’Asie n’en était pas à son premier drame du genre. En 2000, par exemple, le groupe philippin Abu Sayyaf a enlevé dans une station balnéaire malaisienne et retenu en otages durant plusieurs mois 18 personnes, dont sept touristes. Au Sri Lanka, la guérilla séparatiste tamoule a perpétré de multiples attentats : contre la Banque centrale nationale en février 1996 (86 morts et 1.400 blessés), contre un hôtel de luxe en octobre 1997 (20 morts et une centaine de blessés)… Le Pakistan est aussi le théâtre régulier d’attentats antioccidentaux et de violences interreligieuses. Sans oublier le Cachemire, qu’Islamabad et New Delhi se disputent.

La liste est loin d’être exhaustive. Mais elle permet de dresser un constat terrible : ces horreurs visant des civils sont perpétrées par des auteurs très différents. Qui agissent parfois contre leurs propres concitoyens, parfois contre des étrangers. Selon des motivations multiples (politiques, religieuses ou à la limite du grand banditisme). Avec des méthodes qui vont de l’« artisanat » à la technicité du réseau hyperorganisé. Choisissant les cibles les plus diverses – marchés, immeubles officiels, hôtels ou centres commerciaux.

Conséquence : il est impossible de tout protéger, partout, tout le temps. Alors la peur s’insinue. L’impression de n’être en sécurité nulle part. L’essence même, la raison d’être du terrorisme.·

L’île des Dieux est devenue un enfer

ARNAUD DUBUS

BANGKOK

Samedi soir, à 23 h 15, l’île de Bali, paradis des vacanciers, s’est transformée en champ d’horreur quand l’explosion d’une voiture piégée devant un night-club a tué près de deux cents personnes, pour la plupart des touristes étrangers. Du Sari Bar, l’un des hauts lieux de la vie nocturne de Kuta Beach, plage la plus populaire de l’île, il ne reste qu’un amas de gravats et de poutrelles tordues.

A côté d’une rangée de véhicules carbonisés, de larges taches de sang maculent le sol et des pans de murs. Ça et là, des membres sectionnés…

L’énorme déflagration – précédée, selon des témoins, d’une première explosion, plus modeste – a complètement détruit le night-club et le Padi Bar, établissement voisin. Comme toujours en fin de semaine à cette époque de l’année, la discothèque était remplie de vacanciers de diverses nationalités. L’endroit était plein à craquer. Et tout a explosé en une milliseconde. Il devait y avoir environ 300 personnes, et 250 d’entre elles étaient probablement des Australiens, raconte Simon Quayle, entraîneur d’un club de football australien. Environ 300 personnes – dont six touristes belges – ont été blessées par l’explosion et un avion militaire australien a commencé à évacuer certaines des victimes hospitalisées. Une troisième explosion, à 250 mètres du consulat américain, à Denpasar, la principale ville de l’île, n’a fait aucune victime.

La présidente Megawati Soekarnoputri a réagi, plus de douze heures après l’explosion, pour condamner l’attentat et promettre de faire le maximum pour amener ceux qui l’ont perpétré devant la justice. Bien que l’attentat n’ait pas été revendiqué, l’organisation islamique Jemaah Islamiyah – qui entretient des contacts réguliers avec Al-Qaida – fait figure de principal suspect. Les États-Unis, mais aussi Singapour et la Malaisie, ont accusé de longue date cette organisation dirigée par Abu Bakar Baasyir, le directeur d’une école coranique à Java-Central, de planifier des actions terroristes contre des intérêts américains dans la région. Mais jusqu’ici, la police indonésienne, qui n’a interrogé qu’une seule fois Abu Bakar Baasyir, considère n’avoir pas suffisamment de preuves pour l’arrêter. Soucieuse de ne pas se mettre à dos l’électorat musulman, la présidente Megawati a pris garde, après les attentats du 11 septembre 2001, de ne pas réprimer les groupes musulmans radicaux, alors même que Singapour et la Malaisie arrêtaient les militants islamistes par dizaine.

Ces dernières semaines, les États-Unis s’étaient faits plus pressants envers Djakarta, après avoir acquis la conviction qu’un attentat manqué à la grenade, mené le 23 septembre dans un quartier résidentiel de la capitale, visait un représentant de l’Agence américaine pour le développement international. Selon un participant à cette attaque, Abu Bakar Baasyir, le leader de la Jemaah Islamiyah avait ordonné l’attentat. Devant le manque de réaction des autorités indonésiennes, Washington a menacé de retirer son personnel diplomatique d’Indonésie.

Dimanche, à Bali, de nombreux touristes, choqués, cherchaient à embarquer sur un vol pour quitter l’île, mais il n’y avait aucun signe de panique à l’aéroport de Denpasar. Première destination touristique de l’Indonésie, avec près de trois millions de touristes par an, Bali, où la majorité de la population est hindouiste, faisait jusqu’à présent figure de rare îlot « sûr » dans cet archipel en proie à d’incessantes turbulences.·

« Des scènes d’apocalypse »

ENTRETIEN

EDDY SURMONT

Représentant en Indonésie du tour-opérateur « Best Tours », leader belge pour les vacances dans ce pays avec 60 % de parts du marché, Werner Liebaut, 35 ans, a vécu de près le drame des attentats.

Certains de vos clients figurent-ils parmi les victimes ?

Oui, deux jeunes Françaises qui avaient réservé dans un bureau de voyages à Mouscron. Toutes les deux sont gravement brûlées sur tout le corps, mais heureusement hors de danger.

Vous avez recueilli leur témoignage ?

Elles s’amusaient sur la piste de danse au rez-de-chaussée du pub irlandais très populaire « Paddy’s Club », dans la Jalan Legian, rue principale et centre de la vie nocturne à Kuta Beach. L’une d’elles dit avoir vu un jet de flammes, suivi d’une terrible déflagration, avant de perdre connaissance. C’était la panique, avec de véritables scènes d’apocalypse. Partout dans l’établissement, les blessés, entourés de corps déchiquetés, hurlaient au secours. Peu après, une autre bombe a explosé en face, devant le « Sari Club », rempli de joueurs de rugby australiens qui participaient à un tournoi à Bali. Là encore, ce fut le carnage.

Comment les secours ont-ils été organisés ?

Les soins médicaux dans toutes les cliniques me semblent efficaces. Notamment pour nos deux clientes, qui devaient être transférées par un vol spécial médical vers une clinique de Singapour.

On parle tout de même de six Belges légèrement blessés ?

Il s’agit de trois hommes et de trois femmes voyageant individuellement, et qui se trouvaient au premier étage d’un bar à proximité du « Paddy’s Club ». J’ai parlé avec l’une d’entre elles, Anda Ackx, de la télévision commerciale flamande pour jeunes « Jim TV ». Elle m’a affirmé qu’ils n’étaient que légèrement blessés aux jambes. Mais tous se trouvaient en état de choc.

Comment ces vacanciers belges ont-ils réagi en réalisant l’ampleur du drame ?

De façon digne et sereine. Ils restent relativement calmes et acceptent volontiers notre consigne de rester dans leur hôtel en attendant les dispositifs qui sont encore en discussion. Tous ont pu contacter leurs proches en Belgique pour les rassurer.·

Les Belges sont sains et saufs

EDDY SURMONT

Sous le choc après la tragédie, Stefan Boone, patron du tour-opérateur Best Tours , et Hans Van Haelemeesch, porte-parole du tour-opérateur JetAir, qui représentent quelque 99 % du trafic des vacanciers belges en Indonésie, ont cependant pu pousser un ouf de soulagement : leurs représentants sur place venaient de leur apprendre qu’il n’y avait aucune victime belge à déplorer.

Actuellement, nous avons 52 clients en tournée en Indonésie. Ils ne devaient arriver à Bali que le 19 octobre, confirme Hans Van Haelemeesch (Jetair). Chez Best Tours, Stefan Boone précise aussi que les 105 clients belges en vacances en Indonésie sont sains et saufs. Nos représentants les ont tous contactés individuellement. Mais deux jeunes femmes françaises de la région frontalière comptent parmi les blessés graves (voir l’entretien ci-contre).

Tous deux conseilleront à leurs clients de ne pas prolonger leurs vacances sur place. Pas de problèmes pour nos clients dont les vacances se terminaient ce mardi. Ils rentreront comme prévu. Quant aux autres, qui ne rentrent pas avant samedi prochain, ils pourront rentrer plus tôt, avec les vols spéciaux déjà envisagés par Singapore Airlines, ou nous leur proposerons un séjour alternatif en Thaïlande, ou dans un autre pays de la région où nous avons des programmes. Tous devaient être informés de ces possibilités dès dimanche soir.·

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