Le terrorisme frappe Israël au Kenya, nid d’Al-Qaïda

Douze personnes sont mortes à Mombasa dans un attentat suicide contre un hôtel. Un autre attentat aux missiles sol-air a échoué contre un avion israélien bondé.

BAUDOUIN LOOS

Un double attentat anti-israélien s’est produit, jeudi matin, à Mombasa, au Kenya. La première action a échoué : deux missiles ont été lancés contre un avion charter israélien qui venait de décoller de Mombasa à destination de Tel-Aviv. L’appareil transportait 261 passagers et 10 membres d’équipage. Les engins de mort sont passés à un cheveu du fuselage, sans le toucher. Un système de leurre antimissile a peut-être permis d’éviter le pire.

Quelques minutes plus tard, trois terroristes, d’origine arabe selon la police locale, pénétraient en voiture dans l’entrée d’un hôtel, le désormais mal nommé « Paradise », et faisaient exploser leurs bombes, provoquant la mort de douze personnes, trois Israéliens – dont deux frères de douze et treize ans – et neuf Kényans. Un carnage bien plus important a été évité de peu par chance : quelques minutes auparavant, des dizaines d’Israéliens fraîchement débarqués en ville se pressaient dans le hall.

Agissant avec promptitude, la police locale a appréhendé deux individus, également d’origine arabe, et elle a découvert un lance-missiles et deux étuis de missile à deux kilomètres de l’aéroport de la ville.

Les autorités israéliennes ont fait savoir dès jeudi qu’elles traqueraient les commanditaires de cette double attaque : Notre main les atteindra, a lancé Chaoul Mofhaz, le ministre de la Défense. Si quiconque doute de la capacité des citoyens israéliens à tenir tête aux tueurs d’enfants, ce doute sera vite dissipé.

Le lieu des attentats et la manière de procéder donnent à penser qu’Al-Qaïda, la mouvance terroriste chère à Oussama ben Laden, pourrait bien se trouver derrière ces actions terroristes. Si ces soupçons se matérialisaient, il s’agirait alors de la toute première opération réussie d’Al-Qaïda contre Israël. Jusqu’ici, l’organisation terroriste internationale a surtout visé des intérêts occidentaux. Après l’attentat de Bali (le 12 octobre, plus de 190 morts, surtout australiens) et celui de Djerba (le 11 avril, 21 tués, en majorité allemands), on note que les réseaux terroristes apparemment islamistes s’attaquent de plein fouet à des cibles à fortes connotations touristiques.

Mais les Israéliens n’étaient pas au bout de leurs émotions hier. Dans l’après-midi, en effet, deux Palestiniens ont surgi devant les locaux du parti du Premier ministre Sharon à Beit Shéan, près de la Cisjordanie occupée, et ont tiré sur la file des membres du parti qui allaient voter pour désigner le chef du Likoud. Six Israéliens ont été tués, alors que les deux assaillants étaient ensuite abattus par la police. (Avec AFP et AP.)·

Quinze morts dans un hôtel et un drame aérien évité de justesse. Des attaques coordonnées visant Israël, qui craignait ce type d’actes depuis un moment.

Plusieurs experts montrent déjà du doigt le réseau d’Oussama ben Laden, implanté de façon active au Kenya au moins depuis l’été 1997

L’ombre d’Al-Qaïda plane sur les attentats anti-israéliens à Mombasa

ANALYSE

ALAIN LALLEMAND

Qui est derrière l’attentat de Mombasa et l’attaque au missile d’un avion israélien ? Trop tôt pour avoir une réponse définitive. Mais peu de gens croient à la revendication de l’« Armée de la Palestine », totalement inconnue. Le doigt de plusieurs experts, en revanche, pointe déjà Al-Qaïda.

La présence active du réseau de Ben Laden au Kenya est connue avec certitude depuis le 21 août 1997 : près d’un an avant l’attentat du 7 août 1998 contre l’ambassade américaine de Nairobi, le FBI, la CIA et la police kényane avaient tiré prétexte d’un hypothétique dossier de recel pour perquisitionner dans la capitale l’habitation d’un certain Wadih el Hagi, autrefois secrétaire de Ben Laden au Soudan. Et, dans le disque dur de l’ordinateur d’El Hagi, le FBI trouve alors une lettre faisant état de l’existence d’une cellule d’Al-Qaïda active à Nairobi.

Ce document est rédigé par un membre du réseau qui réapparaîtra dans l’enquête sur l’attentat de 1998, Fazul Abdullah Mohammed, alias « Haroun Fazul », lui aussi ancien du staff soudanais de Ben Laden, et qui, en 1997, bénéficiait à Nairobi de l’hospitalité d’El Hagi. Ce dernier est intercepté par les enquêteurs américains mais Haroun Fazul échappe aux limiers. Regrettable : l’année suivante, Haroun Fazul louera à son nom l’appartement où sera confectionnée la bombe du 7 août, et il sera celui qui conduira le camion piégé jusqu’au pied de l’ambassade des États-Unis, laissant le soin à un autre membre d’Al-Qaïda-Kenya de le faire sauter…

El Hagi et Haroun Fazul provenant de l’équipe soudanaise, le départ de Ben Laden de Khartoum apparaît donc comme l’une des raisons pratiques de l’implantation de cadres d’Al-Qaïda au Kenya. Cela vaut pour l’implantation dans la capitale, Nairobi. Mais la première greffe connue est plus ancienne encore et mène à Mombasa.

En 1993, Mohamed Sadeek Odeh, membre d’Al-Qaïda depuis un an seulement, se trouve en Somalie, où il entraîne les combattants islamistes chargés d’attaquer les forces déployées à Mogadiscio par l’ONU. C’est lui qui, le premier, s’installera – dès 1994 – à Mombasa, où il ouvre une société commerciale de pêche dont les bénéfices serviront à financer Al-Qaïda au Kenya.

A-t-il déjà un projet d’attentat ? Probable : un autre membre d’Al-Qaïda au Kenya admettra avoir pris des photos et croquis de l’ambassade de Nairobi dès la fin 1993 pour les présenter à Ben Laden, alors toujours au Soudan. C’est à Mombasa, à nouveau, qu’arrivent en 1996, de Tanzanie, les explosifs et détonateurs qui seront utilisés par Sadeek Odeh deux ans plus tard.

Pourquoi Mombasa ? Si Nairobi ouvre des perspectives vers le Soudan et la Tanzanie, Mombasa est l’un des ports les plus importants de l’Afrique de l’Est. C’est cette ouverture vers la mer qui explique que, culturellement, Mombasa est bien plus propice à l’activisme islamiste : plus de quatre siècles avant Vasco De Gamma, Mombasa, comme Mogadiscio, était déjà un comptoir commercial musulman, développé semble-t-il par des chiites persans. C’est là que se concentre l’essentiel des 6 à 10 % de Kényans musulmans. On y voit les femmes de la communauté se vêtir du « buibui » et la religion est devenue un enjeu politique depuis les élections de 1992 et la création du Parti islamique kényan. Les musulmans se sentent régulièrement traités comme citoyens de seconde zone (alors qu’ils ont désormais accès aux plus hautes fonctions) et stigmatisent par exemple le fait qu’aucune grande université n’a été implantée dans les villes où ils sont dominants. Seul le tourisme bénéficie à la côte.

En définitive, quelle est l’importance d’Al-Qaïda au Kenya ? Difficile à dire : on sait que le 1er août 1998, juste avant l’attentat contre l’ambassade américaine, Odeh donnera l’ordre à tous les membres d’Al-Qaïda de quitter le Kenya pour le 6, ce qui fut fait. Un seul observateur devait rester dans ce pays après l’attentat, les liens logistiques étant assurés par téléphone via le Yémen. Mais Al-Qaïda possédait plusieurs sociétés commerciales « relais » au Kenya, dont celle d’Ahmed Salim, concessionnaire automobile qui a fourni les camions-kamikazes Toyota et Nissan en 1998 ; et une société spécialisée dans la vente de pierres précieuses, « Tanzanite King » (d’où les accusations de blanchiment d’argent d’Al-Qaïda au Kenya via des traders d’Arusha).

La présence continue d’Al-Qaïda au Kenya est confirmée par un fait divers de second ordre : un des membres d’Al-Qaïda fichés par Interpol, Hassam Omar Hussein, a tenté le 3 septembre d’obtenir une carte d’identité kényane sous un faux nom. Pas de chance : même dans le quartier Kariokor de Nairobi, il a été reconnu…·

Attentats annoncés

Omar Bakri Mohammed, leader d’un groupe pro-ben Laden installé à Londres, le groupe « al Muhajiroun », affirme que les attentats étaient prévisibles à la lecture des forums de discussions sur internet. Des sympathisants d’Al-Qaïda y annonçaient depuis une semaine un attentat au Kenya. Un lien avec des Israéliens était mentionné. (A.L.)

Missiles allemands

Le FBI a jugé « étrange » l’apparence des deux tubes lance-missiles retrouvés près de l’aéroport de Mombasa : il s’agit de lance-missiles Stinger de type mark 4 fabriqués en Allemagne, soit un modèle assez ancien. Curieusement, les tubes étaient peints en rouge et bleu, ce qui n’est pas leur couleur d’origine. (A.L.)

Sécurité renforcée dans les parcs nationaux du Kenya

Les dispositifs de sécurité ont été renforcés dans tous les parcs nationaux du Kenya et les hôtels situés dans ces parcs, après la double attaque anti-israélienne de jeudi, a indiqué l’organisme en charge de ces parcs. (AFP.)

Les attentats hors Israël

REPÈRES

5-9 septembre 1972. Un commando palestinien fait prisonniers les athlètes israéliens à Munich lors des Jeux olympiques. Onze Israéliens périssent, dont neuf durant une fusillade à l’aéroport.

3 juin 1982. Tentative d’assassinat de l’ambassadeur d’Israël à Londres Shlomo Argov, qui est gravement blessé. L’attentat sera le détonateur de l’invasion israélienne au Liban.

20 août 1985. Albert Atracki, attaché administratif de l’ambassade d’Israël au Caire, est tué par balles par un inconnu alors qu’il circule au volant de sa voiture au Caire.

6 octobre 1985. Un policier égyptien ouvre le feu sur des touristes israéliens dans le Sinaï, en tuant sept.

27 décembre 1985. Attentats palestiniens simultanés devant les guichets de la compagnie aérienne israélienne El Al : quatre morts à l’aéroport de Vienne-Schwechat et 16 à celui de Rome-Fiumicino.

19 mars 1986. Des inconnus ouvrent le feu contre le pavillon israélien à la Foire du Livre du Caire. Une Israélienne est tuée.

4 février 1990. Attaque contre un autobus égyptien qui transportait des touristes israéliens : 9 morts et 17 blessés.

17 mars 1992. Un attentat à la voiture piégée contre l’ambassade d’Israël à Buenos Aires fait 29 morts et environ 200 blessés.

4 juillet 2002. Un homme d’origine égyptienne tue deux personnes à l’aéroport de Los Angeles devant un comptoir de la compagnie israélienne El Al, avant d’être lui-même abattu. (D’après AFP.)

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