Editorial : Abou Ghraib, le miroir déformant de l’Amérique

EDITORIAL

L’Amérique pardonnera-t-elle à George Bush d’avoir cassé son image – aux yeux du monde, et, surtout, à ses propres yeux ? Les Etats-Unis ont été précipités, le 11 septembre 2001, dans une « guerre contre la terreur » que le président annonçait longue et dure et les Américains ont montré qu’ils étaient prêts au sacrifice. Les morts au combat n’ont pas entamé leur détermination. Les images de torture à Abou Ghraib, en revanche, ont précipité une crise de confiance latente.

Après les attentats, les Américains ont accepté un premier coup, confusément ressenti, à leur identité. Restrictions des libertés individuelles, des droits des immigrants… La tension était patente, dans une société où des citoyens devenus avant tout consommateurs litigieux exigent une garantie de « non défaut » absolue : ce réflexe, en 2001, a nourri l’instinct totalitaire. Mais de là à nourrir l’appétit guerrier, il y a une marge.

L’objectif de la campagne d’Irak, lancée au motif d’éliminer des armes introuvables, a été recentré sur la création d’un ancrage démocratique au Proche-Orient. Les événements récents menacent d’annihiler la crédibilité de ce scénario pour l’opinion américaine.

Le gouvernement Bush, de fait, endosse la responsabilité des bévues du renseignement. Il doit assumer de la même façon son obstination à ignorer les mises en garde de la communauté internationale, de sénateurs des deux partis et de ses propres diplomates, pour poursuivre une politique qui, plus encore qu’unilatérale, s’avère bornée – limitée aux vues des seuls « durs » de l’administration. Finalement, il devra rendre compte au pays de la perte de la dernière certitude à laquelle celui-ci s’accrochait : l’image d’un pays intrinsèquement « bon », missionnaire de la démocratie.

L’image de l’Amérique que je vois dans ces photos n’est pas celle que je connais, dit le président. Des détenus texans ont sans doute un autre avis. L’image renvoyée par le miroir déformant d’Abou Ghraib est certes incomplète, mais elle ne relève pas de faits isolés, comme s’entête à le proclamer George Bush, et elle n’est pas totalement inconnue. Cette image est celle d’une Amérique où le rapport de forces s’exprime par l’humiliation du faible, où le légalisme est poussé jusqu’à l’absurde, où l’homophobie et le sexisme se conjuguent au puritanisme et à une désensibilisation à la violence. Et la réaction qu’elle provoque est celle d’une civilisation où l’image est devenue plus cruciale que la réalité. Les sévices, décrits en détail, n’ont fait scandale qu’à partir du moment où ils ont été objectivés par le cliché.

Reste que cette image n’est pas complète. Car l’Amérique, c’est aussi la presse qui expose les faits, le Congrès qui enquête publiquement, immédiatement, sans ménager les dirigeants du gouvernement et de l’armée. C’est encore la justice qui sera rendue sous le regard du monde. Et cela devrait être un exécutif qui prend ses responsabilités. Pour Abou Ghraib, symbole de la dérive d’une politique minée par son improvisation. A défaut, la sanction viendra des urnes, en novembre.

NATHALIE MATTHEIEM

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