Le jeudi noir, heure par heure

© EPA/Peter Macdiarmid

Au moins trente-sept personnes ont péri dans les attentats qui ont frappé la capitale britannique. Il y a plus de sept cents blessés. Le Premier ministre, Tony Blair, a dénoncé des « gens agissant au nom de l’islam ». Les auteurs restent à identifier.

ROLAND JONES

LONDRES

Ils ont déposé quelques fleurs. Puis ils se sont recueillis en silence. Sur le macadam meurtri de Russel Square, au coeur de Londres, dans le quartier de l’université, des traces de sang. Autour de la carcasse de l’autobus rouge à impériale numéro 30 flottent le silence, la consternation, mais aussi une certaine résignation. Au lendemain de la grande fête de l’attribution des Jeux d’été de 2012 à la capitale, les drapeaux sont en berne partout dans la capitale meurtrie. A l’image du Royaume-Uni tout entier frappé le 7 juillet dans la matinée par quatre attentats contre le réseau de transport, trois contre le métro, un contre un autobus.

Stupeur et recueillement après des attentats à la bombe qui, d’après le maire de Londres, Ken Livingstone, visaient des gens comme les autres, blancs et noirs, chrétiens et musulmans, sikhs et juifs. Stupeur face au terrorisme aveugle contre des autobus et des rames de métro qui fauche au moins trente-sept vies et expédie dans les hôpitaux rapidement débordés, plus de sept cents blessés dont quarante-cinq dans un état grave. Le dernier bilan, à l’heure où nous mettons sous presse est de 5 morts à la station d’Edgware Road, 21 morts à celle de King’s Cross, 7 morts à Liverpool Street et deux dans le bus.

Recueillement et consternation à la suite de cette attaque immédiatement qualifiée de concertée par la police.

8h51. En pleine heure de pointe, une première bombe explose à la station de Liverpool Street suivi d’une autre détonation à celle de King’s Cross cinq minutes plus tard. Dans la salle de contrôle de London Underground, les préposés pensent d’abord à une surtension qui a fait sauter des fusibles.

9h17. Mais un troisième engin explose dans un train. La déflagration est telle que deux autres trains à l’arrêt sont endommagés. Le métro est immédiatement stoppé. Je me rendais à mon travail. J’attendais l’autobus au croisement de Russel Square et de Tavistock Street. Quand le véhicule est arrivé, tout le monde s’est précipité. C’était l’heure de pointe. Il y avait la cohue. Soudain, une déflagration. J’ai été précipitée sur le sol. Deux hommes sont tombés sur moi. Je me suis relevée. Il y avait des débris de verre partout, déclare Anji Patel, une secrétaire rescapée de l’attentat à 9h47 contre l’autobus reliant Hackney à Marble Arch. L’étage supérieur, qui était bourré de passagers, a été totalement détruit par l’explosion.

Après cet attentat, les services d’autobus sont interrompus à leur tour. Le plan « ambre » est déclenché dans tout le réseau métropolitain qui est évacué. Il s’agit bien d’un acte terroriste. Le ministère de la Défense impose une zone d’exclusion aérienne au-dessus de Londres.

11 h. Le trafic ferroviaire est également arrêté. Les trains arrivant à Londres stoppent à l’approche des gares. Plusieurs bâtiments de la City sont évacués. Les hôpitaux de la capitale sont mis en état d’alerte. Holborn et Gray’s Inn Road sont bouclés en raison d’un colis suspect. La foule reste d’un calme surprenant, mais le public est désorienté. Les scènes rappellent le chaos de Manhattan, le 11 septembre 2001. Des centaines de milliers de personnes dont de nombreux touristes, en particulier américains, marchent dans les rues.

Le plan Gold entre en action. A Scotland Yard, un commandant adjoint dirige les opérations, épaulé par des experts de l’antiterrorisme. La police, qui a dépêché ses plus fins limiers de la Special Branch en Ecosse pour le sommet du G8, doit faire appel aux forces voisines du Sussex, de la Vallée de la Tamise et du Surrey. L’armée est déployée à l’approche des ministères de Whitehall. Des gardes armés ont pris position autour de Buckingham Palace. Les quatre principaux hôpitaux du centre-ville sont placés en état d’alerte, en vertu d’un plan préparé de longue date.

11h17. Sir Ian Blair, le patron de Scotland apparaît à la BBC : Restez chez vous, ne vous déplacez pas, n’appelez pas les secours sauf en cas d’extrême urgence.

En l’absence du Premier ministre et de plusieurs ministres présents au sommet du G8 à Gleaneagles (Ecosse), le cabinet de crise Cobra se réunit à Downing Street. Sous l’autorité du ministre de l’Intérieur, Charles Clarke, ce conclave regroupe les chefs des services secrets, MI5 (espionnage) et MI-6 (contre-espionnage), les policiers et plusieurs ministres. La police contrôle la situation selon les consignes arrêtées depuis longtemps, déclare le ministre de l’Intérieur aux Communes.

Cette attaque intervient au lendemain de l’octroi à Londres des Jeux olympiques d’été pour 2012. Le maire de Londres Ken Livingstone quitte précipitamment Singapour où il a participé à la réunion du Comité international olympique. Par ailleurs, le sommet du G-8 se tient ces 7 et 8 juillet à Gleneagles en Ecosse sous la présidence de Tony Blair.

12 h. Une série d’attentats a frappé Londres, déclare, visiblement ébranlé, Tony Blair. Une demi-heure plus tard, les dirigeants du G 8 et de cinq pays émergents dénoncent les attentats barbares : Nous ne permettrons pas à la violence de changer nos sociétés et nos valeurs.

15 h. Conférence de presse commune des services de secours et de la police. Scotland Yard confirme n’avoir pas reçu d’avertissement. Les gares sont rouvertes, les services d’autobus reprennent, le métro reste fermé.

17h30. Downing Street. Deuxième déclaration du Premier ministre à l’issue d’une nouvelle réunion du groupe Cobra avant de retourner à Gleneagles. Le chef du gouvernement dénonce des gens agissant au nom de l’islam sans apporter d’autres précisions. Les hôtels sont pris d’assaut par les provinciaux et les étrangers, incapables de rentrer chez eux. Magasins, pubs, restaurants sont fermés. Si la société britannique serre autant les rangs, c’est non seulement en hommage aux victimes, mais aussi parce qu’elle sent qu’un de ses piliers – le transport – a été visé.

Le royaume est à la fois estomaqué et résigné par les boules de feu qui se sont abattues sur les bords de la Tamise. Dans la soirée, Downing Street confirme que le message de revendication de l’« Organisation secrète du djihad d’Al-Qaïda en Europe », un groupe inconnu, est étudié par les experts du Joint Analysis Center du MI5 en vue de l’authentifier. Le site utilisé a été aussitôt fermé par les terroristes.

Le « Londonistan », scène du terrorisme islamiste radical

SYLVAIN BESSON

La sombre prédiction est devenue réalité. Le 16 mars 2004, peu après les attentats de Madrid, le chef de la police londonienne, Sir John Stevens, avait déclaré qu’un attentat dans la capitale britannique était « inévitable ». Il avait aussi révélé que 520 suspects avaient été arrêtés en Grande-Bretagne depuis le 11 septembre 2001.

Ce chiffre témoigne à la fois de l’intensité de l’action antiterroriste menée par les autorités et de la densité du milieu islamiste radical dans ce pays.Deux semaines plus tard, le 30 mars 2004, une vaste opération de police a permis l’arrestation de huit hommes et la saisie de quelque 500 kilos de nitrate d’ammonium, substance hautement explosive lorsqu’elle est mélangée à de l’essence.

Quelque chose de très méchant était en préparation, explique un enquêteur européen. Le nitrate d’ammonium avait déjà été utilisé à Bali en octobre 2002, mais en quantités moindres : 200 kilos seulement. Le parcours des terroristes présumés, âgés de 17 à 32 ans, est révélateur : C’était des immigrés pakistanais de la 3e génération qui n’étaient jamais allés en Afghanistan, rappelle l’enquêteur. Il y avait un type plus âgé qui faisait le relais avec les militants jihadistes traditionnels.

Dans le jargon policier, on appelle ces jeunes militants nés en Europe des « self made jihadists » – des combattants de la guerre sainte (djihad) qui se sont « faits tous seuls » en apprenant la fabrication de bombes sur internet.Il est trop tôt pour dire si les responsables des attaques de jeudi correspondent à ce profil. Mais, selon l’enquêteur précité, la Grande-Bretagne fourmille de gens comme ça : Ce qui s’est passé à Londres était téléphoné. On ignorait seulement quand ça sauterait.

Le Premier ministre Tony Blair a lui-même déclaré, en février, que des centaines de personnes se trouvant sur le territoire britannique seraient impliquées dans la préparation d’actions terroristes. En août 2004, le démantèlement d’une cellule d’Al-Qaida au Pakistan a conduit les autorités britanniques sur la piste de plusieurs hommes soupçonnés de préparer un attentat à la « bombe sale », chimique ou radioactive. Des informations concernant des objectifs potentiels en Grande-Bretagne ont été découvertes dans les ordinateurs saisis au Pakistan.

De nombreux experts et policiers européens estiment que la politique très libérale de la Grande-Bretagne envers l’extrémisme islamiste explique en partie cette floraison de cellules djihadistes. Depuis le 11 septembre, pourtant, des mesures draconiennes avaient été prises. Une nouvelle loi antiterroriste a permis la détention illimitée de suspects étrangers, même sans que des accusations précises soient portées à leur encontre.Mais cette législation, qui permettait également l’usage de renseignements obtenus sous la torture dans d’autres pays, a été jugée illégale par la Chambre des Lords.

En mars dernier, huit suspects étrangers emprisonnés dans le cadre de cette loi ont dû être libérés. Ils ont été aussitôt placés en résidence surveillée. Parmi eux se trouve Omar Mahmoud Othman alias Abou Qatada, un prêcheur palestinien que la justice française a décrit comme « la voix du djihad » en Europe.

Avec son visage rond et ses manières posées, Abou Qatada personnifie mieux que quiconque le « Londonistan », cette scène islamiste radicale qui a servi de relais aux thèses d’Oussama ben Laden avant les attentats du 11 septembre. Après avoir obtenu l’asile politique en 1993, il avait profité de la liberté de parole accordée aux islamistes pour animer depuis Londres « Al-Ansar », le journal des GIA algériens, un groupe armé sanguinaire.

Très écouté des militants extrémistes, Abou Qatada a autorisé le meurtre de civils lorsque ceux-ci se font les complices passifs d’autorités impies. Après avoir mystérieusement disparu au lendemain du 11 septembre, après la promulgation des nouvelles lois antiterroristes britanniques, le religieux palestinien a été arrêté le 24 octobre 2002.

Le mois dernier, la presse américaine a divulgué une analyse de la CIA prédisant l’émergence d’une nouvelle génération de guerriers islamistes formés dans les combats contre les troupes américaines en Irak. Au même moment, un homme de 40 ans a été arrêté à Manchester : il avait partagé l’appartement d’un kamikaze français tué dans un attentat suicide en Irak.

Plusieurs spécialistes antiterroristes estiment que l’appui sans réserve de Tony Blair à la politique irakienne des Etats-Unis est un mobile plausible des attentats de Londres. Jusqu’ici, Blair a toujours contesté cette analyse : pour lui, l’engagement des troupes en Irak n’a pas rendu le pays plus vulnérable au terrorisme.

«Le temps est venu de se venger»

TEXTO

Un groupe islamiste jusqu’alors inconnu se réclamant d’Al-Qaïda, « l’Organisation Al-Qaïda-Jihad en Europe », a revendiqué la responsabilité des attentats dans un communiqué mis en ligne sur un site internet islamiste.

« Le temps est venu de se venger du gouvernement croisé et sioniste britannique, en représailles aux massacres que la Grande-Bretagne commet en Irak et en Afghanistan. Les vaillants moudjahidine ont mené la louable conquête de Londres. Et voici la Grande-Bretagne qui brûle de peur, de terreur et de frayeur du nord au sud et d’est en ouest.

Nous avions tant averti le gouvernement et le peuple britanniques. Et voilà que nous honorons notre promesse en menant la louable conquête militaire en Grande-Bretagne, après des efforts pénibles déployés par les vaillants moudjahidine durant une longue période pour réussir cette conquête.

Nous avertissons encore les gouvernements du Danemark et d’Italie et ceux de tous les croisés, qu’ils connaîtront le même sort s’ils ne retirent pas leurs troupes d’Irak et d’Afghanistan. » (AFP.)

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