Un régime de terreur et de mort puni de mort

« La condamnation à la pendaison de Saddam Hussein fait partie du complot américain », jugent les partisans de l'ancien président dans son fief de Tikrit. PHOTO VALDRIN XHEMAJ/EPA.

Un monstre entre dans l’Histoire par les traces de sang que laissent ses pas. L’incroyable parcours de Saddam Hussein, « tueur en série ».

La mort, Saddam Hussein la connaît pour l’avoir beaucoup semée sur son passage. A l’époque où il dirigeait l’Irak d’une main de fer, obsédé par les complots et protégé, dit-on, par une escouade de sosies, le tyran irakien imposait à ses visiteurs un cérémonial draconien avant de franchir la porte d’un lieu que ses services de sécurité rendaient impossible à identifier. Trois lavages des mains pour les invités, au cas où elles seraient imprégnées de poison. Et, sur les tables du dictateur dans ses douze palais, trois repas quotidiens systématiquement préparés, et testés par un goûteur. Lorsqu’une famille se plaignit un jour qu’un de ses membres ait été injustement exécuté par le régime, Saddam coupa court à leur désir de vengeance : « Si jamais la chance vous en est donnée, expliqua-t-il, au moment où vous nous atteindrez, il ne restera pas un brin de chair sur nos corps. »

Après avoir échappé à plusieurs tentatives d’assassinat, déjoué quantité de complots et tenu tête à la communauté internationale jusqu’à la prise de Bagdad par les troupes américaines le 8 avril 2003, le tyran espérait sans doute finir comme son héros, Joseph Staline, le Petit Père des peuples de l’ex-URSS, rongé par la paranoïa mais décédé de mort naturelle. Comme le tsar rouge qui s’évertua à brouiller les pistes de ses origines, Saddam a très tôt éprouvé la nécessité de passer sous silence son véritable lieu de naissance : Al-Awja, un village miséreux à 150 kilomètres au nord de Bagdad, dont le nom signifie « tortueux », « malhonnête », et dont les habitants avaient eux-mêmes mauvaise réputation. Le nom de Saddam, rare à l’époque, évoque le conflit, l’affrontement. Et s’il avait décidé de porter le nom de son village comme le voulait la coutume, il se serait ainsi appelé Saddam Hussein Al-Awja, « le malhonnête homme de conflit, fils de Hussein ».

Même manière que Staline, aussi, de bâtir son pouvoir, à partir de 1968, dans le rôle de nº2 d’un régime dont tous les caciques avaient oublié de se soucier de l’essentiel : les services de sécurité. C’est lui qui s’en chargera, au point de le faire regretter à ses compagnons d’armes du parti Baas. Beaucoup en mourront. Ce fils d’une famille illettrée qui n’avait fréquenté l’école qu’à partir de 10 ans et qui vécut longtemps de petits boulots dans les rues de Bagdad, ne s’est pas mis pour rien à dévorer les ouvrages consacrés à Staline. Il le fera pendant son court séjour en prison, en 1959, après sa participation à la tentative d’assassinat ratée contre le général Kassem. Puis pendant ses années d’exil en Egypte de 1959 à 1963. Et de nouveau dans une geôle, à son retour à Bagdad en 1963.

Résultat de ces lectures acharnées : Saddam modèlera son propre personnage et ses comportements sur l’ex-maître de l’URSS : culte de la personnalité, production littéraire pléthorique, rencontres plus ou moins spontanées avec la population. Et surtout, cruauté sans faille. Qui se rappelle la violence inouïe du coup d’Etat de 1958, qui mit un terme à la monarchie hachémite d’Irak ? Les membres de la famille royale pourchassés, exterminés, leurs corps dépecés, livrés en pâture à une foule ivre de sang. Le règne de terreur instauré par Saddam à partir de 1968, quand le parti Baas reprit le pouvoir après une première tentative ratée en 1963, s’inscrit dans cette macabre continuité. Alors qu’il n’est que le nº 2 du régime, dans l’ombre bien pâle d’Ahmad Hassan al-Bakr, son esprit méthodique et sans scrupule distille les sentences : de l’exil à l’exécution, en passant par l’humiliation, la torture.

Ses victimes ? Fouad al-Ribaky, chiite, fondateur et ex-secrétaire général du parti Baas en Irak, arrêté après le coup d’Etat de 1968, poignardé deux ans plus tard dans sa cellule, où il se vida de son sang. Dix ans plus tard, l’ayatollah chiite Mohammad Bakr al-Sadr et sa soeur Amina bint al-Huda, violée en présence de son frère, furent torturés à mort : on planta des clous dans la tête du chef religieux et on lui brûla la barbe. Un ancien premier ministre, Tahir Yahya, militaire et intellectuel, fut jeté en prison quand le Baas prit le pouvoir. Avant d’y mourir, cet homme honni par Saddam pour son éducation raffinée fut contraint pendant des années de transporter dans une brouette les seaux hygiéniques de ses codétenus en criant « Ordures ! Ordures ! »

Comme Staline, Saddam aime la mise en scène de cette cruauté, érigée en méthode de gouvernement. Il veut que le châtiment encouru pour une simple offense, de la corruption ou de la dissidence, soit connu de tous. Lorsque 14 Irakiens – dont 9 juifs – accusés de « complot sioniste » sont pendus sur la place publique en 1969, leurs corps sont livrés pendant 24 heures au regard de la foule. La mise en scène la plus implacable remonte au 28 juillet 1979. Deux semaines plus tôt, Saddam venait de pousser Ahmad Hassan al-Bakr à la retraite et de s’emparer formellement du pouvoir. Les caciques du parti traînent les pieds, aimeraient un vote interne pour désigner leur nouveau leader. Saddam les convoque à Bagdad, où, dans la grande salle du centre de conférence qui accueille ces 400 membres du Conseil de Commandement de la Révolution (CCR) et des centaines d’autres leaders du parti, il a fait installer des caméras qui enregistrent l’événement. En uniforme militaire et cigare à la main, il explique qu’un complot syrien a été découvert, et que des traîtres sont dans l’assistance. Puis il s’assied et fait entrer de derrière un rideau Muhyi Abdel Hussein al-Mashhadi, secrétaire général du CCR. Celui-ci a été arrêté quelques jours plus tôt et torturé. Au micro, il avoue sa participation à la tentative de putsch et détaille les dates, les lieux où les

comploteurs se sont réunis. Enfin, il livre les noms de ses « complices ». Les soixante « traîtres » présents dans l’assistance quittent la salle les uns après les autres sous bonne garde. Puis Saddam reprend la parole non sans essuyer quelques larmes, immédiatement imité par les rescapés.

La mascarade ne s’arrêta pas là. Les enregistrements de cette séance furent distribués à travers le pays. Et les survivants furent obligés de participer à l’exécution des « traîtres ».

La terreur se niche partout. Au service de la mainmise d’un clan familial sur l’Irak : celui de Saddam Hussein et des Tikriti. Mainmise qui commença dès 1968 à Tikrit même, son fief, ville proche de son hameau natal. Sans cesse, les membres de sa famille utilisèrent son nom et son pouvoir pour exproprier leurs voisins, s’emparer de leurs biens par la force. Plus tard, quand la manne pétrolière se déversera sur l’Irak, son entourage jettera son dévolu – et des millions de dollars – sur les boutiques de luxe d’Europe et des Etats-Unis. Plus tard, dans le secret de ses palais, Saddam aimera visionner encore et encore Le Parrain, de Francis Ford Coppola.

Le dictateur appartient à la tribu arabe sunnite des Albou Nasser. Pour asseoir son pouvoir personnel, il va mêler méthodes communistes et ruses bédouines, mais toujours en s’appuyant sur les deux branches de sa famille : les Al-Majid et les Al-Hassan du côté de son père, et surtout sur les Khayrallah Tulfah, du nom de son oncle, du côté de sa mère. Orphelin dès sa naissance, il sera élevé par cet oncle, cousin de Hassan al-Bakr. Un tuteur belliqueux : ancien militaire, instituteur et fervent nationaliste, Khayrallah Tulfah est l’auteur d’un texte intitulé Trois choses que Dieu n’aurait pas dû créer : les Perses, les juifs et les mouches.

Les jalousies entre les deux branches de la famille et les trois cercles rivaux qui se sont formés autour de lui ne manqueront pas : le clan des fils, Oudaï et Koussaï – tués en juillet 2003 par les forces américaines dans la villa où ils avaient trouvé refuge à Mossoul – celui des demi-frères issus du remariage de sa mère, et celui des gendres et cousins. A chaque fois, Saddam, en chef de tribu, règle les disputes selon les codes d’honneur tribaux. Jusqu’à ordonner, en février 1996, l’assassinat sauvage de ses deux gendres qui, après avoir fait défection en Jordanie et s’être livrés aux services américains, crurent en sa promesse de pardon et regagnèrent Bagdad.

Cette mafia clanique s’est retrouvée à ses côtés sur le banc des accusés pour les deux procès menés jusque-là par le tribunal spécial irakien : celui conduit pour le meurtre de 148 chiites à Dujail en 1982, pour lequel l’ex-dictateur a été condamné à mort le 5 novembre dernier. Et celui conduit pour le massacre chimique des Kurdes à Halabja, en 1988, qui n’est pas achevé. Ali Hassan al-Majid, « boucher des Kurdes » en 1988 et « bourreau du Koweït » pendant l’occupation de l’émirat de 1990 à 1991, est ainsi passible de la peine capitale. Barzan al-Tikriti, le demi-frère de Saddam qui fut longtemps ambassadeur à Genève, a vu comme lui sa condamnation à mort confirmée le 26 décembre par la cour d’appel de Bagdad pour ses responsabilités, comme chef des services de renseignement, dans le massacre des villageois chiites de Dujail. « Le sang est plus épais que l’idéologie », aurait dit Saddam à Ahmad Hassan al-Bakr en 1968 pour le convaincre de s’appuyer sur quelqu’un d’aussi jeune que lui. Trente-cinq ans plus tard, au terme d’une spirale répressive tous azimuts qui a frappé les autres partis, puis le Baas, l’armée, les Kurdes, les chiites et même certaines tribus arabes sunnites, la prédiction du tyran a fini par se vérifier : l’ex-raïs s’est retrouvé au bout d’une corde, destin digne d’un tueur en série.

GARDAZ,SAMUEL,WERLY,RICHARD
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