Le virage ultradroitier de Nicolas Sarkozy

ANALYSE de notre envoyée permanente à PARIS

Nicolas Sarkozy le répète à l’envi. Il est différent, très différent même, de Jean-Marie Le Pen. Le leader du FN lui-même se plaît à souligner ce qui les sépare à ses yeux. « Sarkozy est un candidat de l’immigration », dit-il, en faisant allusion aux origines hongroises du candidat de l’UMP.

A en croire Nicolas Sarkozy, son engagement reposerait sur une idée force : une droite « décomplexée » serait le meilleur moyen d’assécher le terreau de l’extrémisme. A écouter Jean-Marie Le Pen, Nicolas Sarkozy ne serait qu’un « imposteur ».

Mais si, sous ces échanges d’amabilités, se cachait un dangereux pas de deux ?

La question se pose désormais ouvertement. Le leader du Front national le dit très explicitement. Avec Nicolas Sarkozy, il n’a aucun contentieux personnel comme il en avait un avec Jacques Chirac. Il ajoute : « C’est une ère nouvelle ». Jean-Marie Le Pen assure avoir déjà rencontré plusieurs fois l’ancien ministre de l’Intérieur. Des entretiens toujours « courtois » précise-t-il. Et d’indiquer qu’il n’exclut pas de lui téléphoner entre les deux tours de l’élection présidentielle.

Un pacte serait-il à l’ordre du jour entre les deux hommes ? L’hypothèse fait frémir. Hormis la tentation de quelques-uns, lors des régionales de 1998, de s’allier avec l’extrême droite, jamais les représentants de la droite classique ne se sont jetés dans les bras du Front national.

Nicolas Sarkozy démentira évidemment avec la plus grande énergie. Toujours est-il que ses lieutenants laissent entrevoir des signes inquiétants. Brice Hortefeux, l’un des plus fidèles de Nicolas Sarkozy, a proposé hier d’introduire une dose de proportionnelle dans le mode de scrutin. « Une soixantaine de députés sur cinq cent septante-sept », suggère-t-il. Une telle réforme n’a évidemment rien de choquant en soi. D’ailleurs, bien des partis démocratiques la revendiquent, en arguant qu’il n’est pas normal que des formations qui représentent un poids considérable dans l’opinion ne soient pas représentées au Parlement. Mais ce qui surprend, c’est ce soudain changement de cap dans le fait de l’UMP. Quand on sait que c’est l’une des plus lancinantes revendications de Jean-Marie Le Pen…

Les porte-parole de Nicolas Sarkozy se sont efforcés hier de circonscrire l’incendie. Les propos de Brice Hortefeux n’engageraient que lui. Mais le fait même que ses propos soient aussitôt interprétés comme un geste d’ouverture envers le FN en dit long sur le climat.

C’est que ce n’est pas le premier signe de la fin de la glaciation. Durant la précampagne déjà, alors que Jean-Marie Le Pen peinait à recueillir les 500 parrainages nécessaires à sa candidature, Nicolas Sarkozy lui avait offert un coup de pouce. Il avait alors conseillé aux maires sans étiquette de parrainer des candidats en difficulté, par souci démocratique. La tactique avait alors semblé répondre à un calcul : ne pas froisser les électeurs de Le Pen, qui se seraient vengés sur le candidat de l’UMP.

Ces signes seraient sans doute passés davantage inaperçus si Nicolas Sarkozy lui-même n’avait pas entamé un virage ultradroitier dans le courant de sa campagne. Durant ces cinq années au gouvernement, il avait toujours veillé à suivre une stratégie très fine. A chaque mesure droitière correspondait à peu près une ouverture à gauche. Il fermait Sangatte ? Oui, mais il supprimait par la même occasion la double peine. Il voulait tarir la source de l’immigration ? Oui, mais il se prononçait en même temps pour la discrimination positive.

Dans la course à l’Elysée, la tactique du balancier a disparu. Ou elle n’existe plus que dans la sémantique. Sarkozy cite Jaurès et Blum. Mais ses discours penchent clairement à la droite de la droite. « Je suis de ceux qui pensent que la France n’a pas à rougir de son histoire. Elle n’a pas commis de génocide. Elle n’a pas inventé la solution finale. » Comme s’il faisait mine d’oublier, en exaltant la résistance et les droits de l’homme, la France de Vichy.

Depuis François Mitterrand qui, en introduisant en 1986 une dose de proportionnelle, avait ouvert les portes de l’Assemblée nationale à des élus frontistes, on reprochait à la gauche d’avoir créé, puis d’avoir instrumentalisé le Front National. Depuis, le FN n’avait plus jamais cessé de gêner la droite classique, notamment en maintenant des candidats au second tour des législatives dans des « triangulaires » souvent favorables au final à la gauche.

Droite classique et droite extrême n’excluraient-elles plus de s’entendre lors de ces élections ? La réponse ne tardera pas. Les législatives auront lieu un mois à peine après les présidentielles, les 10 et 17 juin.

JOELLE MESKENS
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