Deux Belges tuées au Yémen

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Terrorisme Les touristes semblent être tombés dans une vraie embuscade

Deux agresseurs possibles : Al-Qaïda ou une secte yéménite. Un seul mobile : nuire au régime du président Saleh.

Deux touristes belges tuées, un autre grièvement blessé : une destination touristique passionnante mais peu courue, le Yémen, s’est retrouvée, ce vendredi, sous les feux d’une bien funeste actualité.

Les touristes, une quinzaine de Flamands se déplaçant dans cinq véhicules affrétés par deux agences brugeoises, ont été pris en fin de matinée sous le feu d’assaillants dans la province orientale de l’Hadramaout, à hauteur de la localité de Wadi Do’an, alors qu’ils se rendaient à Shibam, la « Chicago du désert », où s’élèvent majestueusement les plus vieux gratte-ciel de l’histoire.

Deux femmes ont été tuées dans la fusillade ainsi que leur chauffeur yéménite et un troisième touriste a été sérieusement blessé. L’Agence France Presse annonçait trois autres blessés belges, une information non confirmée. Les Affaires étrangères, à Bruxelles, ont donné le nom des deux victimes, une Brugeoise de 65 ans, Claudine Van Caillie, et une dame originaire de Flandre orientale, Katrine Glorie, 54 ans. Le blessé grave, Brugeois, s’appelle Patrick Coucke. Il a été touché au ventre par balle et devait être rapatrié dès la nuit dernière.

A Bruxelles, le ministre Karel De Gucht se refusait à privilégier la piste mise en cause dès vendredi par les autorités yéménites, à savoir la branche yéménite d’Al-Qaïda. « La région est connue pour son extrémisme islamique, mais nous n’avons aucune indication qu’Al-Qaïda ou un autre groupe extrémiste serait impliqué dans l’attaque », soulignait le responsable des Affaires étrangères. Qui ajoutait : « Quelqu’un qui part au Yémen sait que c’est une destination dangereuse »

L’identité des assaillants restait en tout cas inconnue en l’absence, hier soir, de revendication. Selon le bureau de l’agence Associated Press à Sanaa, la capitale yéménite, ils se seraient cachés derrière des arbres avant d’ouvrir le feu puis de fuir à bord d’une voiture. Ce scénario donne à penser que les touristes brugeois sont tombés dans une embuscade.

L’affaire, visiblement, a une portée politique. « Le bon vieux temps des enlèvements de touristes qui se terminent bien est révolu », commente pour nous l’arabisant François Burgat, directeur de recherche au CNRS-IRENAM à Aix-en-Provence, qui a vécu naguère pendant sept ans à Sanaa. « Ici, on a tué pour tuer. Tuer des touristes. Il y a deux explications possibles. Soit, il faut incriminer la mouvance Al-Qaïda, soit il s’agit d’un développement – dans une logique de représailles – des événements de la province de Saada, dans le nord proche de la frontière saoudienne, qui ont fait des milliers de morts depuis 2005. »

Une explication s’impose. Jusqu’aux attentats antiaméricains de 2001, le Yémen du président Ali Abdallah Saleh se classait parmi les régimes les plus nationalistes arabes. Il avait par exemple pris bruyamment le parti de Saddam Hussein lors de la crise du Koweït en 1990. Après le 11 septembre 2001, à Sanaa, beaucoup ont craint que les foudres américaines s’abattent sur le pays. Mais Saleh sut faire ses comptes et il bascula d’un coup, mais discrètement, dans le camp pro-américain, quitte à braver son opinion publique qui ne cache pas sa grande hostilité envers les Etats-Unis et Israël.

Non content de collaborer activement avec Washington dans sa « guerre contre la terreur » (y compris en faisant entraîner ses forces spéciales par des experts américains), le régime de Saleh s’est trouvé un ennemi intérieur, Hussein al-Badr al-Din al-Huthi, animateur de la renaissance religieuse des zaydites (secte chiite dont fait partie une bonne partie de la classe politique locale, y compris d’ailleurs… le président). Les affrontements avec les forces loyales firent des milliers de morts depuis 2005, d’où, peut-être, la piste de la vengeance.

Celle d’Al-Qaïda n’en demeure pas moins privilégiée. La nébuleuse terroriste chère à Oussama Ben Laden a en effet de « bonnes » raisons d’en vouloir au régime pour sa collusion avec les Américains honnis. L’attentat de Marib, le 2 juillet dernier – huit touristes espagnols tués – avait déjà été attribué à Al-Qaïda dans cet esprit de lutte à mort contre le pouvoir en place à Sanaa.

L’islamisme possède de profondes racines au Yémen, où il a pignon sur rue. Le principal parti d’opposition, Islah, se revendique de cette obédience, tout comme son chef, qui est aussi chef de la plus importante fédération de tribus et… président du parlement. Un certain nombre de ressortissants yéménites ont par ailleurs versé dans l’extrémisme. Les Yéménites se retrouvent majoritaires dans la prison américaine de Guantanamo (105 sur les 275 prisonniers), mais il est vrai que la plupart d’entre eux avaient été à l’origine arrêtés par des troupes afghanes ou pakistanaises et que leur culpabilité n’a jamais été prouvée, comme en atteste l’absence d’inculpation…

Un dernier détail, qui n’est pas du tout une preuve en soi de l’implication d’Al-Qaïda : l’attentat contre les Belges a eu lieu à quelques kilomètres à peine du village d’où est originaire la famille Ben Laden…

BAUDOUIN LOOS

Le portfolio : Attent au Yemen

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