Fischer, échec(s) et mat

fischer.jpg

Islande Décès à Reykjavik du Grand maître historique

Victime d’une déficience rénale qu’il refusait de soigner « par méfiance envers la médecine occidentale », le légendaire champion d’échecs Bobby Fischer est mort jeudi à Reykjavik à l’âge de 64 ans, emporté par cette même paranoïa qui l’avait fait passer du statut de « héros national américain » à celui de « salaud ».

Bobby Fischer, considéré comme le meilleur joueur d’échecs de tous les temps, était devenu citoyen islandais en 2005, à l’issue d’une saga politico-judiciaire née de sa participation en 1992 à une partie-exhibition organisée en 1992 en Yougoslavie. Le grand maître y avait défait son rival Boris Spassky, empochant au passage 3,6 millions de dollars. Les Etats-Unis, arguant de l’utilisation d’un passeport périmé, avaient obtenu son arrestation au Japon en 2004. Il en était reparti libre, paré de la nationalité islandaise accordée par Reykjavik, reconnaissante de l’aura mondiale acquise par la ville lors de sa victoire au championnat du monde de 1972 sur le même Boris Spassky.

Ce « match du siècle », disputé en pleine guerre froide, fut alors érigé en victoire contre le communisme. Le grand maître Fischer se surpasse. Il ose même renoncer à jouer la deuxième partie, spéculant sur une déstabilisation psychologique de son rival.

« Ondes négatives »

Génie du jeu, certes. Mais déjà, les dérèglements mentaux de Fischer se manifestent. Il refuse de prendre l’avion de peur d’être abattu par la chasse soviétique ; il se plaint « d’ondes négatives » répandues par les Russes dans son hôtel. Henri Kissinger, le secrétaire d’Etat américain, est même appelé à la rescousse pour le convaincre de jouer. Trois ans plus tard, Fischer récidive. Il assortit son match contre le challenger Anatoly Karpov de conditions inacceptables pour la Fédération. Il est déchu de son titre.

En 1981, il est arrêté par erreur à Miami pour un hold-up. Il passe deux jours en prison. Il bascule définitivement dans la paranoïa. Il parcourt le monde : Hongrie, Philippines, Japon. Il fait enlever ses plombages dentaires par peur d’y retrouver des micro-émetteurs. En juillet 2001, il crache sur les antennes de la radio philippine Bombo Radyo toute sa haine des Américains qui le recherchent pour des délits fiscaux : « Ces rats de la CIA, éructe-t-il, travaillent pour les juifs. » Deux mois plus tard, il ne peut cacher sa joie à l’annonce des attentats du 11 septembre : « C’est une nouvelle formidable. Il était temps que les Etats-Unis en prennent plein la gueule. Que l’Amérique se fasse enculer. Je veux voir ce pays anéanti ! »

Depuis son arrivée en Islande, Bobby Fischer vivait reclus, seul face à sa gloire passée et ses délires. Les échecs ont perdu un très grand maître. L’humanité n’a pas perdu grand-chose. « Pour gagner, disait-il, il faut haïr son adversaire. » Fischer voulait gagner sur lui-même…

MARC METDEPENNINGEN

Cette entrée a été publiée dans Monde, avec comme mot(s)-clef(s) , , , . Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.

Les commentaires sont fermés.