L’économie mondiale au bord du naufrage ?

2-1e-recession1.jpg

Conjoncture Les Bourses prennent peur. Cette semaine, Bruxelles chute de 6%
La crise Américaine se répand. La récession semble inévitable aux Etats-Unis. Et en Europe ?

Une grande catastrophe commence souvent petitement. Les passagers du Titanic ont ressenti d’abord un léger frémissement du navire, avant de s’apercevoir qu’il avait heurté un iceberg, prenait de la gîte, puis sombrait irrémédiablement.

Aujourd’hui, les économistes n’en sont pas encore à « chanter plus près de toi mon Dieu » en se serrant les épaules. Mais ils sont inquiets. Pourquoi le mot « récession » a-t-il soudain envahi les discours cette semaine ? Pourquoi les marchés financiers s’affolent-ils au point que l’indice de référence de la bourse de Bruxelles a cédé 6 % sur cette seule semaine et 9 % depuis le 1er janvier ? D’où vient la crise et que peut-on redouter ? Voici un petit tour sur la mer agitée de l’économie mondiale.

1Le Titanic américain. Le navire amiral de l’économie mondiale est encore et toujours les Etats-Unis. Pour sauver le monde de la crise financière précédente – l’explosion de la bulle internet –, la Banque centrale américaine, la « Fed » pour les intimes, avait abaissé ses taux d’intérêt jusqu’à 1 %. Il fallait alléger les charges financières des entreprises et aider les ménages à consommer. Ce qu’ils ont fait, grâce notamment à leur logement. Les Américains ne fonctionnent pas comme nous. Quand ils sont propriétaires et que la valeur de leur maison augmente, ils empruntent dessus pour consommer. Et ce mécanisme est extrêmement important. « Certaines années, c’est 800 milliards de dollars qui ont alimenté la consommation par ce biais », nous disait récemment Peter Praet, directeur auprès de la Banque nationale de Belgique. Or la consommation des ménages américains compte pour 70 % du produit intérieur brut des Etats-Unis. On comprend alors toute l’importance, pour l’économie américaine, d’avoir un marché immobilier en bonne santé.

2 L’iceberg des subprimes. Justement, du début des années 90 à 2005, le prix des maisons aux Etats-Unis n’a fait que monter. Et pour aider les ménages les plus fragiles à devenir propriétaires, et aussi empocher de très grosses commissions, les courtiers leur ont proposé, surtout à partir de 2003 et 2004, des crédits immobiliers spéciaux, baptisés « subprime loans » (par opposition aux prêts « prime », visant les emprunteurs en bonne santé financière). Ce sont des crédits consentis à des emprunteurs qui n’offrent pas toutes les garanties financières, et qui sont donc plus chers. Et ils évoluent en fonction des taux directeurs américains. Pas de problème quand les taux sont au plancher, à 1 %. Mais à partir de l’été 2004, les taux US remontent en flèche. Et aujourd’hui, les ménages les plus fragiles ne savent plus rembourser leurs crédits. Jeudi, Ben Bernanke, le patron de la Fed, a estimé que les pertes sur le marché immobilier américain s’élèvent déjà à 100 milliards de dollars. Et ce n’est pas fini.

3 Le bateau prend de la gîte. Le montant total de ces subprimes représente la bagatelle de 1.200 milliards de dollars, soit 12 % du total des crédits immobiliers américains. Mais ces prêts pourris ont contaminé la totalité du marché du crédit mondial. Car les banques n’ont pas conservé ces subprimes dans leur portefeuille. Elles les ont titrisés, c’est-à-dire transformé en obligations, qui ont été mélangées à d’autres et revendues aux investisseurs dans le monde : des fonds, des compagnies d’assurance ou parfois aussi des sociétés spéciales sponsorisées par les banques. De sorte qu’aujourd’hui, on ne sait plus où le risque est logé, ce qui fait que tout le monde se méfie de tout le monde et les banques ne veulent plus faire de crédit.

Pour éviter la faillite de leurs « véhicules spéciaux », certaines sont obligées de les rapatrier chez elles, et de prendre des pertes colossales. Cette semaine, Merrill Lynch, une des quatre grandes banques d’affaires américaines, a annoncé une perte de 9,8 milliards de dollars au quatrième trimestre 2007, alors que Citigroup, première banque mondiale, a annoncé avoir dû dévaluer son portefeuille de crédit de 18 milliards de dollars. Pour faire face à ces pertes, de nombreuses banques doivent d’ailleurs se recapitaliser, ce dont profitent certains fonds pour devenir actionnaire à bonnes conditions. Parmi ces actionnaires, il y a ces fonds souverains, des fonds d’investissement d’Etat devenus riches, en raison du pétrole, des matières premières ou de leurs excédents commerciaux. Un fonds de l’Etat de Singapour a annoncé mardi avoir déboursé 6,9 milliards de dollars et pris 4 % du capital de Citigroup, rejoignant ainsi l’émirat d’Abu Dhabi, qui avait déjà acquis 5 % du géant américain. Il y a quelques semaines, Singapour avait déjà injecté 9,7 milliards dans la banque suisse UBS et 5 milliards dans Merrill Lynch.

4L’eau envahit les ponts supérieurs. Mais voilà que cette crise commence à affecter la totalité de l’économie réelle. D’abord parce que dans des pays comme les Etats-Unis, l’Espagne ou la Grande-Bretagne, les services financiers et la construction étaient ces dernières années responsables de plus de la moitié des créations d’emplois. Mais l’assèchement du crédit bancaire et le rétrécissement du portefeuille des ménages américains, conséquence de la baisse du prix de leur maison, commencent aussi à freiner la consommation.

Un exemple. Cette semaine, le géant américain des télécoms, Sprint, qui a perdu 900.000 abonnés au quatrième trimestre, annonce qu’il licencie 4.000 personnes. Le chômage commence déjà à remonter : 5 % de la population active américaine, contre 4,4 % il y a quelques mois. Du coup, de plus en plus d’économistes prédisent une récession aux USA. La Banque mondiale table désormais sur un taux de croissance légèrement négatif aux Etats-Unis cette année, de -0,1 %.

5Des remous dangereux en Europe. Ces misères américaines ne peuvent pas rester sans effet chez nous. En Grande-Bretagne, qui ressemble à bien des points aux USA, le prix des maisons baisse lui aussi, et commence à peser sur la croissance. Chez nous, la croissance s’essouffle. De 2,7 % l’an dernier, le Bureau du Plan ne table plus que sur 1,9 % cette année. Et les créations d’emplois vont se restreindre : 46.000 contre 68.000 en 2007. C’est que si les banques coupent le robinet du crédit, cela touche aussi notre économie belge. Et la mauvaise santé US affaiblit naturellement le dollar. Or, un dollar faible et un euro fort ne font pas le jeu de nos entreprises exportatrices. Mais 1,9 % de croissance prévu, ce n’est pas la catastrophe. Sauf que… ces prévisions, dit le Bureau du Plan, ne sont plus valables si les Etats-Unis entrent dans une grave récession.

Une hypothèse que ne semble pas craindre William De Vijlder, responsable des investissements chez Fortis Investments. « Pourquoi une récession plus marquée n’est-elle pas à craindre ? Parce que les stocks ne sont pas excessifs, les exportations se portent bien grâce à la faiblesse du billet vert et la Réserve fédérale a annoncé que de nouvelles mesures d’assouplissement pourraient s’avérer nécessaires. » La banque centrale américaine se réunit tout à la fin du mois. Elle devrait décider de baisser ses taux d’intérêt pour remettre le bateau américain à flot.

Réussira-t-elle ?

PIERRE-HENRI THOMAS

Les portfolios sur la crise financière internationale

Cette entrée a été publiée dans Economie, avec comme mot(s)-clef(s) , , , . Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.

Les commentaires sont fermés.