A 86 ans, la mort amnistie Suharto

10-1e-indonesie.jpgIndonésie L’ancien dictateur président Suharto est mort ce dimanche

« Pak Harto » est mort hier sans jamais avoir été condamné. Lui et sa famille auraient détourné de 10 à 25 milliards d’euros.

L’ancien dictateur indonésien Suharto, vieillard de 86 ans affaibli par plusieurs années de maladie, est mort ce dimanche 27 janvier à Jakarta, après 23 jours d’hospitalisation dans un état critique. « Pak Harto » avait dirigé d’une poigne inflexible le plus vaste archipel du monde, de son accession au pouvoir au milieu des années 1960 jusqu’à sa démission forcée en 1998.

Les portes de l’histoire se sont ouvertes à Suharto le 30 septembre 1965, lorsqu’une tentative de coup d’Etat se solda par l’assassinat de cinq généraux, crime officiellement imputé au PKI, le parti communiste indonésien. S’en suivirent deux années d’épuration systématique de ses sympathisants, largement encouragée par l’armée, qui fit des centaines de milliers de victimes à Java et Bali. Général dans l’armée (dont il a gravi tous les échelons puisqu’il était à l’origine un modeste paysan javanais), Suharto intrigua pendant cette période agitée pour dépouiller peu à peu de ses pouvoirs le proclamateur de l’indépendance de 1949, Sukarno, président charismatique mais gestionnaire médiocre. Jusqu’à lui succéder officiellement à la tête de l’Etat en mars 1968.

Suharto lance alors un « nouvel ordre » qui érige le développement économique en priorité, ouvre l’Indonésie aux investisseurs étrangers et la pousse dans le giron des Nations unies. La vie politique, qui confère à l’armée un rôle central, est étroitement encadrée. Mais « le bain de sang de 1965-1966 avait été tel, que par la suite Suharto n’a plus eu besoin de recourir beaucoup à la répression. Les gens avaient été prévenus », précise François Raillon, directeur du centre Asie du Sud-Est du CNRS et de l’Ehess à Paris.

Ainsi, s’il est autoritaire, le régime Suharto n’est pas totalitaire : des élections législatives ont lieu tous les cinq ans. Elles autorisent la représentation à l’Assemblée du peuple de deux partis d’opposition au côté du Golkar, le parti du général. Ce dernier sera six fois reconduit à la présidence jusqu’à ce que la crise asiatique de 1997 emporte la roupie indonésienne et déclenche les « émeutes de la faim » qui l’acculèrent au départ en mai 1998, deux mois après son ultime réélection.

De Suharto, la communauté internationale retiendra qu’il fut le chef d’Etat le plus corrompu de tous les temps. Un classement de l’ONG Transparency international en 2004, repris l’été passé par la Banque mondiale, l’accuse d’avoir accumulé une fortune lourde de 15 à 35 milliards de dollars. « Il a institutionnalisé la corruption en système de fonctionnement de l’économie. L’armée surtout en a bénéficié. Elle s’est vu allouer les bénéfices de l’exploitation d’énormes ressources, des forêts au pétrole en passant par des mines de nickel », explique Lucas Patriat, journaliste, en poste depuis 7 ans à Jakarta.

Les proches et les six enfants du général ont eux aussi tiré un parti exorbitant des circuits corrupteurs : tous ont bâti de gigantesques empires monopolistiques. Jamais les poursuites judiciaires lancées contre lui et sa clique, dès la chute du régime, n’ont abouti. « Il est difficile de mesurer l’influence qu’exerce encore le clan Suharto sur la vie politique. Mais s’il avait perdu tout ascendant, il aurait fini par être traduit en justice », commente Andrée Feillard, spécialiste de l’Islam indonésien.

L’inventaire des trois décennies de pouvoir du potentat aux émotions contenues, parcimonieux dans ses discours qu’il préparait méticuleusement, est plus contrasté aux yeux des Indonésiens. « Sa plus grande réussite politique et sociale est d’avoir donné la sécurité alimentaire à son pays », précise Lucas Patriat. L’autosuffisance en riz a découlé de sa « révolution verte » dès le début des années 1980.

Suharto a aussi encouragé la diversification et l’industrialisation de l’économie. Ces politiques ont favorisé un recul spectaculaire de la pauvreté, renforcé par les efforts de scolarisation et de soins de santé. Cela a valu à Suharto d’être considéré comme un excellent élève par les institutions internationales telles que la Banque mondiale.

« Il y a encore des Indonésiens pour qui les années Suharto évoquent un certain âge d’or », précise François Raillon. Selon lui, sa grande erreur reste l’annexion en 1975 du Timor-Oriental et plus encore « la brutalité inutile qui a accompagné les 25 années d’occupation » et coûta la vie à 200.000 civils de cette ancienne colonie portugaise.

Andrée Feillard attribue à Suharto un dernier héritage : la confessionnalisation de la politique. « A la fin des années 1980, alors que le mouvement pour la démocratie prenait de l’ampleur et qu’il perdait de son emprise sur l’armée, il a joué la carte de l’islam pour se maintenir au pouvoir. Les répercussions s’en font encore sentir, comme le montrent les tensions entre chrétiens (NDLR : 10 % des Indonésiens) et musulmans. »

ANGELIQUE MOUNIER-KUHN

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