Le journalisme au long cours

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Presse « XXI » donne du temps et de l’espace au grand reportage

Ce nouveau magazine prend le pari du journalisme de récit. Sans pub, les premiers résultats sont payants.

PARIS

DE NOTRE CORRESPONDANTE

Un magazine à la frontière du livre, qui parle de « récit » plutôt que de « reportage », car le terme serait usé. Comme un long-métrage documentaire, de ceux qui exigent le temps du recul et de l’approfondissement. Le trimestriel XXIVingt et un – a lui aussi besoin d’être décrit, tant il est singulier.

Visez un peu : 200 pages sans publicité, où un journaliste a autant de place qu’un romancier pour raconter ce qu’il a vu, avec la force du détail. Et un mariage des genres, car « les lignes ont explosé entre le roman, la bande dessinée, le polar, la photographie, le documentaire et le journalisme », explique Patrick de Saint-Exupéry, cofondateur de XXI.

Les couleurs et les odeurs

Envoyé spécial durant trente ans, il en a eu assez de l’écume qui pourtant nous submerge : cette actualité fast-food « disponible partout, gratuitement à tout moment et sous toutes ses formes ». Car l’envoyé spécial est désormais contraint de se placer dans « une position qui n’est plus la sienne : au-dessus de l’événement, il doit synthétiser », par manque de place. « Ça veut dire « donner un point de vue sur les choses », alors que ce n’est pas le travail du journaliste ».

Alors, XXI donne les moyens aux journalistes de voir les gens et de les écouter. « On est envoyé spécial pour être dans l’histoire, et rendre compte de la situation avec ses odeurs et ses couleurs ». A l’heure où « ce qui est présenté comme important il y a une semaine a disparu et est remplacé par un événement qu’on présente à nouveau comme très important », XXI s’affranchit de « l’écume » pour chercher « la vague ».

Le trimestriel demeure lié à l’actualité lors de sa publication, puisqu’il prend la peine de rester sur la vague. Exemple. Le grand entretien avec le premier expert à demander un moratoire commercial sur les OGM : le voilà qui résonne avec l’actualité brûlante. « Pas un hasard », pour Patrick de Saint-Exupéry. « Prendre du recul, c’est revenir à la pertinence des choses. Et voir des éléments que d’autres n’ont pas vus. Mes confrères faits-diversiers en Corse m’ont appelé pour me dire qu’ils étaient passés à côté de cette lettre posthume du préfet Erignac, où il dit avoir été piégé par le gouvernement ».

Sur 200 pages, deux seulement sont consacrées à Nicolas Sarkozy : à chaque extrait de son discours à Dakar – qui a vexé les Africains – est placée en vis-à-vis une réaction qu’il a suscitée. Ni ironie ni commentaire. Les faits. « Le lecteur se fera un avis ».

Les reportages au long cours se lisent comme des nouvelles, et la place laissée aux détails nous conduit sur place. Comme ce récit intitulé Narcoballades, où des chansons à la gloire des narcotrafiquants et les heures partagées avec leurs auteurs nous transportent au cœur du problème.

Presque matériellement.

P.16 L’acteur :

Patrick de Saint-Exupéry

Retirage pour un modèle 0 % pub, 100 % vente

« Au moment de l’impression, nous avions oublié d’indiquer le prix sur la couverture ! » Vendu 15 euros, « XXI a une valeur, explique son rédacteur en chef, Patrick de Saint-Exupéry. Quand on achète son journal, on a le droit de hurler si on n’est pas content. Ce qui est gratuit n’a pas de valeur. »

Entre les deux modèles de la presse, le 50 % ventes et 50 % pub ou le 100 % pub des gratuits, le magazine comble un vide : 0 % pub, 100 % vente.

Comme Le Canard enchaîné, mais en plus ambitieux.

« C’est une révélation pour beaucoup de gens de la presse, ceux qui ne parlent que de « cible », mais le lecteur existe. Ce lecteur, ça peut être tout le monde, et XXI existe grâce à lui ».

Selon « Livres hebdo » de mardi, en quinze jours, il ne reste plus rien des 40.000 exemplaires distribués en librairie – « Librairie » au sens que lui donnent les Français : où ne sont vendus que des livres. Un retirage est en cours.

« Nous devions vendre 20.000 exemplaires pour atteindre à peu près l’équilibre. »

Ce magazine est « un produit d’artisans, d’entrepreneurs, d’éditeurs » : sont actionnaires Laurent Beccaria (Les Arènes, 33 %), Patrick de Saint-Exupéry (33 %), Gallimard (20 %), Charles-Henri Flammarion et quatre autres actionnaires pour les 14 % restants des 550.000 euros de capital.

« L’étudiant, habitué à la gratuité, trouvera que 15 euros, c’est cher. Mais ça fait 60 euros par an. Et ce que vous lisez dans XXI, vous ne le trouvez nulle part ailleurs : tout est inédit, fait sur commande. Ici, pas de recyclage de dépêches. »

Le fait qu’il n’y ait pas de publicité ne découle pas d’une idéologie : « Rien de ce que nous entendions proposer n’appelait de la publicité : nous n’avons ni rubrique mode ni rubrique conso ou bien-être. Cette pub, nous aurions perdu notre énergie à aller la chercher avec les dents. ».

Et les lecteurs semblent apprécier : aucune critique au compteur du blog de XXI.

http://www.leblogde21.com

CHARLINE VANHOENACKER

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