Cent onze morts sur ordonnance

France Le procès des hormones de croissance au tribunal correctionnel de Paris

PARIS

De notre envoyée permanente

Leurs parents craignaient qu’ils ne grandissent pas assez. Ils n’étaient pas en danger de mort, non. Ils craignaient juste le regard de la société sur un enfant trop petit. Alors les médecins leur avaient conseillé des hormones de croissance. Un traitement par injections, à partir d’hypophyses humaines, des glandes crâniennes prélevées sur des cadavres. Une prescription « sans danger », leur avait-on dit. On était alors au début des années 80.

Près de trente ans après, cent onze personnes – des enfants pour la plupart – sont mortes de la maladie de Creutzfeldt-Jakob, une maladie dégénérative incurable. Et des centaines d’autres vivent dans l’angoisse de déclarer un jour la maladie qui peut incuber pendant de très longues années.

La faute à qui ? C’est ce que la justice va tenter de déterminer. Sept prévenus, médecins ou pharmaciens, comparaissent depuis hier devant le tribunal correctionnel de Paris. Ils sont accusés d’homicide involontaire et de tromperie aggravée. Parmi eux, le président de l’association France Hypophyse, Jean-Claude Job, 85 ans, qui gérait le monopole de la collecte. Tous se disent innocents. Tout juste si certains d’entre eux reconnaissent des erreurs, à défaut de fautes. « Il faut considérer cette affaire au regard des connaissances de l’époque », plaide l’un des avocats de la défense, qui plaidera la relaxe.

Hygiène hallucinante

Les hypophyses humaines étaient prélevées dans des endroits à risques, dans les prisons ou dans les chambres mortuaires des services neurologiques par exemple, et sans recherche précise sur la cause de la mort. D’autres étaient importées, sans grand contrôle, de Hongrie ou de Roumanie. Dans certains cas, les hypophyses étaient même prélevées dans des conditions d’hygiène hallucinantes, non pas par des médecins, mais de simples employés d’hôpitaux. Et alors que d’autres pays utilisaient des techniques pour sécuriser les prélèvements ou recouraient à des hormones de synthèse, la France a longtemps tardé à se remettre en cause. Les hormones de synthèse n’y ont été distribuées qu’à partir de 1988. Résultat : l’Hexagone compte à lui seul la moitié des patients contaminés par le prion du Creutzfeldt-Jakob lié à l’hormone de croissance.

Avant d’aboutir au tribunal, le dossier a suivi un très long parcours judiciaire qui rappelle l’affaire du sang contaminé par le virus du sida. On était alors à la même époque et les mêmes négligences sont en cause. Les premières plaintes datent de 1991. Depuis, de nombreuses familles ont connu un même calvaire. Le plus souvent, il ne s’écoule que quelques mois entre l’apparition des premiers symptômes (des problèmes moteurs, des difficultés d’élocution) et le décès, inéluctable.

Deux cents familles se sont portées partie civile. Certaines d’entre elles ont déjà obtenu un dédommagement, mais toutes veulent surtout que les responsabilités soient reconnues.

Le procès doit durer quatre mois. Les prévenus risquent de trois à dix ans de prison.

JOELLE MESKENS

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