Le roi fragilisé par les bavards

des hommes politiques ont violé un tabou : raconter leurs entretiens avec le Roi durant la crise. Yves Leterme visé.

Nouvelle tempête sur le landerneau politique belge. Avec vents de tempête jusqu’au palais royal, cette fois, où le Roi et ce qu’il incarne sont fragilisés par cette crise.

Que se passe-t-il ? Nos confrères du Standaard retracent ces jours-ci la crise politique de 2007. Lundi, ils évoquaient le rôle du Roi en s’appuyant sur les récits évidemment anonymes d’hommes politiques qui ont rencontré à cette époque Albert II.

Le principe du silence absolu sur le colloque singulier est rompu. Yves Leterme coupable ou victime de cette « première » ?

Le Palais royal sur la place publique

Politique Une nouvelle polémique dans les rangs gouvernementaux

Yves Leterme accusé d’avoir trahi le secret des colloques singuliers avec le Roi lors de la crise de 2007.

La série du Standaard consacrée aux coulisses de la formation gouvernementale (Le Soir du 12 février) suscite bien des remous politico-médiatiques. Parce que, lundi, elle décortiquait le rôle du Roi durant ces longs mois de crise. Et que plusieurs politiques dévoilaient, sous couvert d’anonymat, leurs entretiens au Palais. Voilà le colloque singulier mis à mal…

1 De quoi parle-t-on ? De la crise politique en 2007, qui s’était soldée en décembre par l’échec de l’Orange bleue (la tentative de former une majorité CD&V/N-VA, CDH, MR, VLD), le retour en scène de Guy Verhofstadt et la constitution autour de lui du gouvernement intérimaire pentapartite, associant CD&V/N-VA, CDH, MR, VLD et PS.

Cette crise à rebondissements, qui avait failli emporter avec elle la maison Belgique, le quotidien flamand De Standaard en a conçu une enquête en dix épisodes, basée, y assure-t-on, sur les témoignages anonymes d’au moins une dizaine de négociateurs de tous les partis. Un flash-back qui ravive les disputes entre les partenaires de l’ex-Orange bleue et de l’actuelle pentapartite, surtout au travers du récit de l’attitude adoptée par Albert II durant cette période. Une « information » choque principalement : Albert II aurait souhaité la rupture du cartel CD&V/N-VA, donc le largage, par les chrétiens, des nationalistes de l’ex-Volksunie, emmenés par Bart De Wever.

En sus, le Standaard rapporte que le Roi a plaidé l’idée d’une circonscription électorale fédérale auprès de ses interlocuteurs. Qu’il ne jugeait pas opportun le retour des socialistes. Et que Didier Reynders (MR) l’a aidé à surmonter ses réticences vis-à-vis d’Yves Leterme.

2 Qui a dévoilé la couronne ? Tour à tour mardi, Guy Verhofstadt (OpenVLD), Didier Reynders (MR), Joëlle Milquet (CDH) ont diffusé des communiqués par lesquels ils déploraient la divulgation des entretiens avec le Roi, assurant chacun que jamais ils n’avaient dévoilé la couronne dans leurs interviews avec le Standaard. Le PS rappelant, lui aussi, le nécessaire respect du secret du colloque singulier.

Le cartel CD&V/N-VA n’est pas désigné formellement, mais c’est tout comme. « Off the record », nombreux visent Yves Leterme et Bart de Wever, ou plus largement le CD&V et la N-VA.

Détails qui les trahissent : De Standaard rapporte que, lors d’un entretien avec le Roi, Yves Leterme a commandé « sans gêne un Porto », alors que de l’eau et du café étaient prévus – qui donc pouvait raconter cette anecdote, sinon l’intéressé ? Ou ceci : Bart De Wever demandant tout bonnement à Albert II que son fils Philippe rende au Palais royal d’Anvers des meubles empruntés depuis des années (contentieux entre la Flandre et le Palais). Mardi, Bart De Wever avouait d’ailleurs lui-même qu’il n’avait fait que répondre à des « questions spécifiques de journalistes », n’en rejetant « aucune ».

Certains voient cependant la griffe Reynders dans d’autres éléments rapportés par De Standaard, comme le fait précité que le président du MR ait rehaussé l’image de Leterme auprès d’Albert II.

3 A qui profite le crime ? Certainement pas à Yves Leterme. Clairement soupçonné par plusieurs politiques et journalistes d’être l’un des principaux auteurs des fuites. Lui qui avait, déjà, pendant la longue crise de formation gouvernementale, été accusé d’instrumentaliser le Roi dans ses moments de traversée du désert. L’envoyant sur le devant de la scène, pour occuper le terrain pendant qu’il tentait de sauver les meubles. Ou lui dictant ses communiqués du Palais… parfois remis en cause dès le lendemain par son propre parti (comme après le vote flamand au Parlement sur la scission de l’arrondissement de Bruxelles-Hal-Vilvorde).

Trois mois plus tard, Yves Leterme, futur Premier ministre désigné, censé protégé la couronne, est accusé de la découvrir…

Voilà pourquoi une autre rumeur, marginale mais révélatrice du climat politique de l’heure, circule : et si le but de tout cela était d’affaiblir Leterme, pour le faire trébucher avant le 23 mars et la passation du témoin au « seize », au profit de la famille libérale ? Guy Verhofstadt restant alors aux commandes jusqu’en 2009, ou Didier Reynders reprenant le premier rôle.

Une autre thèse encore renaît, comme à chaque article dérangeant pour la famille royale : et si tout cela ne visait qu’à affaiblir la monarchie ? Révéler le contenu de conversations politiques du Roi pouvant effectivement lui nuire – comme le présenter en partisan de l’Orange bleue ou en adversaire des socialistes…

Les indiscrétions à propos des entretiens au Palais prouvent, en tout cas, que la nouvelle génération politique flamande ne porte ni le même attachement que l’ancienne, ni le même respect à la famille royale et à sa fonction…

4 Quel danger pour les institutions et la situation politique ? En n’observant plus leur devoir de réserve vis-à-vis du Roi, en rendant publiques ses opinions, ses positions ou ses stratégies, les politiques l’exposent dangereusement aux critiques. Et le placent au cœur du débat politique… où il ne doit pas être. L’affaiblissent, donc.

Toutefois, cette nouvelle crisette affecte sans doute moins les négociations institutionnelles et budgétaires en cours que celle provoquée par les déclarations de Reynders, semblant remettre en cause le passage de témoin entre Verhofstadt et Leterme. Mais elle accroît encore – si c’est possible – la méfiance entre « partenaires ». Et le scepticisme quant à l’avènement de Leterme Ier…

DAVID COPPI, MARTINE DUBUISSON

La Belgique vue par Kroll

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